Isolés les uns et les autres dans nos univers mentaux, nous poursuivons d'aberrants soliloques. Ce phénomène semble s'accentuer dans nos sociétés modernes. Les mots ne sont pas les choses. Le verbe a toujours eu une supériorité sur l'objet. C'est lui qui fait le sujet. Ainsi, pour que la personne soit à la mesure de sa parole, rien n'est plus important que le sens de ce qu'elle dit, car les mots ne sont pas ce qu'ils sont, ils sont ce qu'on les fait. De la culture dépend la valeur du sens, si les choses se font, c'est grâce à la valeur des mots qui les lancent. Dans la vie de l'homme la substance c'est la communication, sans elle, il n'y a pas d'intelligence possible. Si je suis véritablement un homme, rien de ce qui est humain ne m'indiffère. Le plus être pour moi comptera plus que le bien-être. Au commencement était le verbe ? Non. Au commencement était l'émotion. Et c'est pour transcrire cette émotion que l'homme a inventé le verbe. Sans l'émotion, l'amour ne serait pas né, la parole a permis la communication sensible.
Je transforme en vie l'attitude de mon âme envers le monde, en vie qui intervient dans le monde, en une vie réelle. Seul, celui qui croît au monde, à la vie, peut avoir affaire avec le réel. Le revirement consiste à retrouver le centre et à se tourner résolument vers lui. Dans cet acte essentiel, l'homme ressuscite la force de la relation enfouie en lui, de relation en relation, se déversent des torrents de vie qui renouvellent la création.
Dans la vie partagée avec les autres, le langage se parachève en se prolongeant dans le discours suivi de sa réplique. De la vie avec la nature, nous tirons expériences et subsistances, c'est le monde de la consistance matérielle. De la vie avec les hommes, nous découvrons la dimension psychique, celle de l'affectivité, c'est le monde du langage, de l'échange des mots pour dire et se dire. De la vie avec la pensée, nous rentrons dans l'esprit, nous pouvons prendre de la hauteur, du regard, c'est le monde du spirituel. Ainsi rentre-t-on dans la valeur des choses et des êtres.
On confond souvent sous le nom de social et de société la communauté de relation et l'amoncellement d'unités individuelles sans relation entre elles, comme c'est malheureusement le cas dans l'isolement de la cité moderne. On parle à son voisin de palier seulement en disant : " Bonjour, comment allez-vous ? Il pleut ! Quel temps !". Un véritable dialogue est au-delà de ces superficialités courantes. Il partage dans le profond de l'humain, en intensité sensible et sensuelle. Ce que l'homme reçoit alors n'est pas un "contenu", mais une présence, une présence qui est une force, du fait d'être accueilli, d'être en état de relation.
L'homme est en besoin de continuité. Il ne se satisfait pas seulement du rythme vital de sa vie physique. Il désire se propager dans une création, par lui-même d'abord, par l'enfant portant son nom ensuite. Il a besoin de liaisons spatiales avec les évènements et la communauté humaine qui l'environne. C'est pour la réaliser qu'il a inventé le langage des mots. Les mots sont les formes imaginées du vivant. Ils objectivent la vie par leur sens et le sens dialectique que leur donnent les hommes. Cependant, ils ont une valeur étymologique qui leur confère leur véritable sens.
Une transformation authentique de la communication en communion est une incarnation des mots prononcés. Là, et là seulement s'insère le véritable échange, la dimension de la rencontre. Ce lien devient lien de communauté. Deux personnes, plusieurs personnes qui dialoguent doivent être tournées l'une vers l'autre, les unes vers les autres, et peu importe la mesure de leur activité pourvu qu'elle soit vraie. Sans vérité, l'hypocrisie s'installe en folle du logis et fait tôt ou tard éclater la relation ainsi faussée.
Chacun de nous est pris dans une cotte de mailles taillée par son histoire et doit faire un effort méritoire pour s'ouvrir à la réceptivité. Nous sommes un évènement unique qu'il faut unir aux évènements passés, présents et à venir. Il s'agit de figurer, non pas de défigurer. La création qui m'est confiée est confiée à chaque être humain en enrichissement du jeu cosmique commun. Mon expérience vitale est vitale aux autres hommes. L'en-haut et l'en-bas sont liés l'un à l'autre. L'espace de la langue vécue, puisant ses ressources dans la mémoire, se servant des mots pour progresser à pas lents vers l'Unité, est mon spationaute.
Il n'est de véritable responsabilité que là où il y a véritable dialogue : Avec ce qui vous arrive, avec ce que vous sentez, avec ce que vous voyez, avec ce que vous entendez, l'attention en éveil, prête à intégrer la réalité des faits. Ainsi, seulement, fidèles à l'instant, nous faisons l'expérience d'une vie qui est autre chose qu'une somme d'instants. Ma responsabilité est effective si je peux répondre moi-même de mes actes dans l'inflexion d'une profonde intimité, avec la densité objective de moi-même. Hors du désir chimérique de sécurité, je deviens un vivant conscient du rôle indispensable qu'il a à jouer sur la terre et dans l'Univers.
Une conversation qui n'est déterminée ni par le besoin de communiquer quelque chose, ni par celui d'apprendre quoi que ce soit, ni par le souci d'exercer une influence sur quelqu'un, ni de rentrer en contact avec telle ou tel, est un monologue stérile, un fantôme sans visage, un tête-à-tête bête et solitaire avec soi-même, sans réciprocité donc sans vie effective. Laissons cela aux snobs et aux faiseurs.
L'âge mûr favorise la fossilisation et l'homme ne progresse au moyen du mot que s'il a compris qu'il ne sert à rien de biaiser avec la réalité de son destin qui est de mourir. Par un travail humainement valable sur soi, on rentre dans la mémoire collective. L'oeuvre se perpétue alors au-delà de la forme de son architecte. Le corps est l'instrument, il sert de machine transfert à l'esprit qui l'anime. L'homme est une victime ensevelie sans inscription de son passage. Quand la vie est superficielle agréablement, noyée dans un flot de mots vagues et inutiles, elle joue sans cesse à colin-maillard. Le passage ou le contact à l'autre se fait superficiel, la démarche vise à restaurer une domination : un gagnant, un perdant, mais au fait, ne serions-nous pas tous des gagnants ou tous des perdants et l'interrogation réciproque nous est-elle étrangère à ce point, murés dans nos certitudes bariolées de mots vides ?
La violence de la lumière nous fait peur. Subrepticement, on s'en éloigne préférant la pénombre de l'anonymat confortable. Cet espace d'interrogation, nous n'en voulons pas. La cage dorée nous sécurise par sa propension à retenir nos tempêtes hormonales. Nous ne choisissons pas, nous sommes choisis. Nous sacrifions les cimes et restons sans extase. À l'inconfort du doute novateur, nous préférons la certitude figée. La représentation nous tient lieu de mode de vie. Les difficultés du cheminement sont refusées par la peur de l'engagement. Nager vers l'autre vers l'infiniment autre promet une aventure passionnante du vécu dans chaque rouleau de vagues. Devenu objet, attention ! Nous ne sommes plus sujet !
Or, cette solitude personnelle dans l'existé contraste avec la souplesse vécue de ma liberté d'être. La jouissance a partie liée avec l'acte délibéré de vivre. Le moi est le même, mais il fait l'amour avec la diversité. Le désir se laisse appeler par l'extériorité, qui est un pas spontané vers l'autre. La résistance crée le complexe, au pire, la névrose. Le concept même du mot est d'être, toujours émis pour l'autre. On ne peut se renfermer sans mourir. La seule aventure hors de soi ou en soi est une respiration, déjà une rencontre de compréhension multiple. Un plus un ne donne jamais deux mais trois. Essayer de penser le contraire vous coupe le souffle. La logique formelle est une inexpérience. Le dialogue et la confrontation relèvent d'un cheminement ensemble. Une vue qui ne regarde pas, un toucher qui ne touche pas, une écoute qui n'écoute pas, un sentir qui ne sent pas, au-delà des mots dits, voilà le conformisme. À consommer seulement, on suspend son désir.
La lumière est l'ouverture de l'oeil, la caresse est la palpitation du doigt, la perception est la sonorisation du coeur, l'odeur est délectation de la peau. Au-delà des mots, voilà la vie. À vivre, on prend du plaisir et le plaisir n'est-il pas le centre du désir harmonisé de l'homme ? L'harmonie ! Cet équilibre en déséquilibre, voilà la véritable vibration vitale du plaisir ! Celui qui veut vivre pleinement ne dort que d'un oeil, accrochant son espérance à une étoile. Alors, et alors seulement, il change d'univers et son intérêt concret, pour le vivant se développe. Il devient le puisatier de ce puits de la Connaissance mémorisée, qu'il transmet par des mots porteurs d'authenticité.
La question essentielle et étymologique de l'intelligence, c'est la reliance. L'homme vrai est un homme relié aux autres hommes par une parole communicante et une mémoire présente. Cet homme-là refuse la fatalité qui stérilise les innombrables talents qu'il possède grâce à ses capacités de création. Les vraies richesses du monde sont les capacités créatrices, seules aptes à constituer un devenir à l'homme dans la progression ininterrompue de son évolution vers un "nec plus ultra" culturel.
La difficulté est de trouver sa place et de retrouver la communication avec soi-même. Si ma parole n'est pas mon souffle, si ma lettre n'est pas ma parole, ma vie n'est plus réellement ma vie, je suis déjà sous l'empire d'un pouvoir. La dépossession de ma mémoire dans la mémoire d'un système qui pense pour moi, voilà la fin de ma liberté : tous les systèmes que l'on pourrait me proposer qui m'assistent, qui m'assiègent, m'enlèvent une part importante de mon cri. Ils sont la forme d'un cri qui ne m'appartient pas, la force d'un discours que l'on m'impose. Si je veux être moi en toute intelligence et sensibilité, il faut que je retrouve chacune de mes vibrations sensuelles dans la finesse des moelles profondes de ma neurologie et que je reprenne les chemins de ma pensée à l'intérieur de ma chair retrouvée. Il faut que je fasse l'amour total à l'essence de mes sens unifiés par l'aventure sublimée de ma vie. Depuis que j'ai rapport à mon corps, on m'a volé mon rêve. Mais je le retrouverai dans l'eau fraîche, désaltérante à souhait, dans les abysses de ma mémoire universelle. Ma métaphysique naîtra de ma chair reconquise. Alors je dirai aux tenants de tous les pouvoirs : ce que vous avez pris de moi, ce ne sont pas mes oeuvres mais les déchets de moi-même, par ma volonté, abandonnés, pour me délester du poids de mon aliénation.
Le blocage du savoir dans un but de pouvoir est un étouffement pour celui qui s'en rend esclave. Les "dieux m'ont salopé" vivant en m'insufflant leur déité. Ils m'ont mis à genoux et la maladie c'est l'impossibilité d'être debout, dans la danse des éléments. Je leur rends leur bâton fécal et je reprends l'oeuvre de ma vie en restant debout et en marchant dans la sinueuse vallée du vivant en saluant d'un baiser le ciel étoilé en poète des nuées. Personne ne m'empêchera plus de m'ériger, ni peste, ni choléra, ni pouvoir. Saisissant pour la première fois l'éclair en mains propres, j'irai danser la vie. Seules les pensées qui viennent en dansant ont la valeur des présents offerts au temple du peuple de la mémoire volée.
Les Grecs considéraient les mots comme optiquement sens de la mémoire, inscription première de la vérité dans l'âme. Le maître garde la parole volée qu'il prête seulement à ses esclaves, ainsi il demeurera entendu même si les mots de son discours ne valent plus rien, le langage des mots sert alors le pouvoir. Il s'agit, dans cette usurpation, de donner aux mots l'importance des rêves. La mémoire immédiate est alors le réceptacle de l'illusion perçue comme vérité : des incisions graphiques, des blessures reçues, des stigmates, des idées fausses qu'on fait passer pour vraie avec le style d'un prestidigitateur. L'homme de pouvoir est un illusionniste qui fait prendre grâce aux mots, les désirs du peuple pour des réalités tangibles. La fatuité du pouvoir se sert de l'esprit trompeur. Assujettissement, dérobade du langage, irresponsabilité des prometteurs de sociétés idylliques, par les caprices de l'inspiration inculte et irréfléchie du mandant, vous faites prendre les vessies pour des lanternes magiques.
Le chevauchement des images et du rêve produit le mirage. Il mène à la mare sans eau où l'on se casse le nez. Il ne faut pas prendre les masques pour des visages et les hiéroglyphes pour de l'écriture lisible d'un code de connaissance. Les acteurs avec leurs costumes ne sont pas les hommes du quotidien. La naïveté fait la différence, c'est tant pis pour elle. La duplicité du mot, la confiscation de la mémoire, conduisent au pouvoir machiavélique. Celui qui s'y laisse prendre tombe dans le filet de l'indifférence, d'une complicité fate. Dans ce champ clos, l'homme irréfléchi se perd en asphyxiant sa propension à raisonner juste.
Le rêve de notre raison est de réconcilier le hasard noir et la nécessité claire, l'ordre et le désordre. Devenir les gardiens du possible à travers cette période historique troublée est une gageure. L'argile mouillée de la sueur des hommes se solidifie, ils s'entrebattent dans une boucherie collective, dans le flou de leurs pensées obtuses, n'accordant jamais leur vision du monde à la beauté irisante de la lumière, transperçant le cristal de leur création. L'essentiel semble-t-il, c'est que la termitière paraisse sans caverne. Cette illusion engendre le meurtre, fils de violence et de viol, dieu de guerre.
Consulter les augures avant notre premier geste, avant le premier mot de notre première parole, et ne plus le lâcher face à la foule et à ses criailleries. La liberté d'être passe hors des pouvoirs. La bête brute marque le sol de son labour furieux. Le monde des pouvoirs est là, dans le vol des vautours. Les frères ennemis s'égorgent, la peur aux entrailles, toujours cette peur originelle d'homme seul se sachant mortel.
Alors l'angoisse prend l'homme du pouvoir, il donne la mort, s'invente un savoir hermétique érigé en intelligence. Ainsi sacrifie-t-il un bouc émissaire à la convoitise des dieux protecteurs, l'histoire est écrite à contre sens pour sublimer la défaite.
L'inscription, l'écriture, la trace, la mémoire, disent la victime et le maître, l'un et l'autre liés. La justice est fondée sur la prescription. Heureusement, quel enfer serait une vie qui n'oublie pas, ni ne pardonne. Si nous voulons vivre libres, une vie intégrant notre angoisse, nous devons ruminer la mort en quittant le vieux dualisme, ce fléau de balance double, et rentrer dans le chemin unifiant vie-mort, mort-vie. La prairie est sous l'herbage cachée en hiver sous la neige. L'histoire de l'homme porte en elle sa légende. La réalité y rejoint le mythe et l'origine est dans sa fin. Il est urgent de sortir de la tragédie antique et de la comédie moderne et de rentrer hardiment dans notre infini.
Nous sortons des processus originels pour mieux entrer dans l'avenir, chargés de mémoire enrichie, nous remontons le temps. Si nous sommes novateurs, nous créons le futur en
nous inscrivant dans la durée, nous pouvons dire alors, enfin : mort, où est ta victoire ?
Ce peu de chair et d'os, d'eau et de sang, je te l'offre en holocauste de ma pérennité. La totalité des couleurs composent la blancheur de la pureté. Je veux émerger, libre dans la lumière
diaphane. J'atteins la transparence et je rejette l'opacité. Je peux devenir un vieillard sublime de jeunesse. L'auréole du temps ne m'atteint plus. J'ai la densité intense de l'homme plein, je
domine la complexité par la simplicité. Le sens et les valeurs buissonnent en moi, je ne vis plus parmi les substitutions, je suis invariable dans mon changement. Plus de différence entre mon
histoire et celle de la vie. Je court-circuite, foudroyant l'avenir, l'anode et la cathode me font lumière. Je deviens lampe d'Aladin :
magique.
Tout homme conscient est en quête de son point zéro hors du courant cyclonique du temps. Par acharnement à l'amour, il traverse la turbulence, secouant dans cette trajectoire périlleuse, la peur de vivre de son angoisse existentielle, trouvant enfin la terre promise là où la violence et le sacré s'épuisent dans l'espace où se mêlent amour et éternité.
Pour moi, homme de recherche, l'histoire vient de commencer. Le roi sauvage que j'étais est mort dans la première turbulence. La cire des illusions quantitatives a fondu dans le feu des ambitions désuètes. Je suis rentré de plain-pied, je devrais dire à pleines roues, dans l'ère passionnante des constructions qualitatives de l'être. L'ascension est difficile, cependant, elle est exaltante, je la poursuivrai avec la ténacité du chat qui course la souris.
Notre horizon spatial doit porter aussi loin que les conséquences de nos actes. Notre horizon temporel doit embrasser tous les moments de la période au cours de laquelle nos actes peuvent avoir des conséquences : révolution intime des coeurs et des esprits, d'ordre philosophique, intellectuel et spirituel.
Les problèmes qui se posent aujourd'hui à l'humanité sont si complexes et si imbriqués qu'il n'est plus possible d'y faire face en fonction des méthodes et des institutions
traditionnelles.
L'homme est un fait de mémoire et un état de mots. N'importe quelle machine à penser se détériore si on ne lui procure pas la nourriture substantielle pour enrichir ses réflexions dans la voie
d'un progrès. Une étonnante machine organe s'est formée par cumul de mémoire.
Dans l'aventure totale, la mémoire et les mots tiennent lieu d'exutoire pour la pensée. L'erreur est la trace effacée sur le chemin de la liberté. On ne pense pas ce qu'est la pensée, on la vit à travers les mots puisés dans la mémoire du temps. Le néant au coeur de la parole correspond au manque d'être et participe au scandale d'une pensée séparée de la VIE.
L'inspiration est ce point pur où elle manque. Le fait de penser et d'avoir des mots en mémoire pour cela ne peut qu'être bouleversant. La parole authentique est porteuse de mots vrais. Une dualité de mémoire n'est jamais porteuse d'unité dans le discours des mots, car l'union mnémotechnique est rencontre véritable. La mémoire est l'essence de l'homme préalablement unifié. Sa structure éternelle nous ouvre notre véritable identité en tant que participants aux éléments primordiaux cosmiques. Les mots nous permettent la découverte, la présence tumultueuse de leur dire ouvre l'imagination à une expansion de l'être.
Proverbe chinois : "Puisses-tu être frappé par le changement !"
Soufflés par la parole, les mots engrangés dans le labyrinthe du savoir et stockés dans la mémoire expriment l'homme en le livrant aux choix justes et aux contradictions du dire : c'est ce qui le
fait personne, structure réelle, psychologique et sensuelle, communicante et entendue de l'autre. J'ai rapport à moi et à l'autre dans un discours alimenté à l'engrangement des siècles. La
conscience de la parole est la conscience de mes origines.
Le cri primal, premier mot extirpé de la mémoire, symbole d'une continuité, me fait communiquer donc exister. L'éparpillement de mes mots, mes vices de forme, mes fléchissements de pensées, sont des manques de contrôle cérébral de mon travail intellectuel, espèce d'érosion passagère de ma mémoire et de la mémoire collective. Furtif et fugace est le mot de mon dire. Ternes et tenaces sont mes mémoires, toutes reliées à la profondeur du mystère de l'information de la première cellule. Dès que je parle, les mots s'échappent et ne m'appartiennent plus. Dans une dérobade instantanée, la mémoire engrange et cache, met en réserve les mots. Le mot dilapide, éparpille, consomme, va, vient et vole au-delà de lui-même. La mémoire intériorise le mot expulsé par la pensée. L'esprit subtilise le verbe, donne inspiration et souffle de vie au mot qu'il habille de laideur ou de beauté. Il est l'artiste décorateur abstrait, surréaliste ou impressionniste, le tout dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement des formes et des forces pour faire apparaître l'oeuvre. La vie doit être entendue pour naître à la vie. La vie hurle des mots, stylise et sculpte sa forme en puisant dans la mémoire ancestrale. C'est sa première révolution donc sa première prise de pouvoir. Elle ne lâchera jamais la sacralisation de son dire dans l'unification plénière de la totalité humaine.
Une personne fonctionnant uniquement sur le mode cartésien, ne peut percevoir sainement la totalité de la réalité. De tels individus mènent généralement des vies centrées sur eux-m, compétitives et tournées vers la réussite matérielle. Préoccupés à l'excès par leur passé et leur futur, ils tendent à avoir une conscience limitée à la satisfaction des activités ordinaires de la vie quotidienne. Ils se concentrent sur la manipulation du monde extérieur évalué en standard de vie en termes de possessions matérielles, se coupent de plus en plus de leur monde intérieur et sont incapables d'apprécier les valeurs de la vie. Aucun degré de pouvoir ou de renommée ne peut apporter une quelconque satisfaction à ces individus englués dans une existence dominée par l'égocentrisme. Ils sont pénétrés d'un sentiment d'insatisfaction permanente qu'aucune somme de succès extérieurs ne peut dissiper et se cachent derrière la chimère d'un bonheur factice.
Les symptômes de cette folie culturelle sont omniprésents dans nos institutions académiques, corporatives et politiques. Une bonne santé mentale impliquerait d'être en actualisation de soi par une attitude positive face à la vie, avec un seul souci, bien vivre le moment présent, en plénitude consciente de la dimension spirituelle de l'existence. La force vitale s'épanouit à ce niveau pluridimensionnel de l'être humain. Ces attitudes et ces valeurs ont de tout temps été pratiquées par les sages.
Toutes les tendances
personnelles égoïstes sont soumises tôt ou tard à l'échec. Seule l'ouverture transpersonnelle peut satisfaire une personne, lui ouvrant des horizons autres que son enfermement. Une authentique
rencontre entre êtres humains demande d'être ouverts et aventureux. L'affirmation de soi et la compétition cèderont alors la place à la coopération et à la solidarité, l'expansion, à la
cumulation par la conservation, l'acquisition matérielle fera place à la croissance intérieure de l'être. Les contraintes capitales de la vie humaine ne sont pas d'ordre économique mais d'ordre
existentiel. Elles sont liées à nos besoins de plaisir, de contemplation, d'harmonie, de paix, d'amour, de réalisation de soi.
La sagesse demande une nouvelle orientation vers ce qui est organique, sain, non-violent et beau. Retrouver élégance et souplesse demande sagesse et créativité. L'objectif ultime est une
redéfinition totale des valeurs humaines. La transformation est en cours quoique la culture décadente refuse de changer, s'accrochant toujours plus rigidement à ses idées dépassées, mais le
processus de sa désintégration est en route. Le temps de la rupture est proche. L'ère nouvelle spirituelle et écologique de l'homme naîtra sur le crématoire des idées sclérosées des tenants des
pouvoirs moribonds. "Toute religion vient de l'écrasement que l'humanité ressent devant la nature".