Je plonge avec mes mots
usuels d'autodidacte ignorant, dans les fonds abyssaux des mers profondes, là où la vie apparut, il y a de cela des millénaires. J'y ancre mes sensibilités par immersion synaptique d'où je
projette mes organes de succion dans la mémoire du temps oublié. Par ce geste simple dans le limon fertilisant de la mémoire commune, j'enrichis la vie du pauvre homme que je suis et si je parle
à la vie de toi, c'est pour m'oublier. Dans ce fond marin, je retrouve la source des inspirations primales en recherchant par quel miracle la vie m'a été offerte, dans le jeu des transformations
darwiniennes.
Cette quête me transmet le message de l'humilité tant l'ignorance de mon savoir est immense. Elle me fait rentrer par des mots nouveaux dans l'admiration du monde dont je suis partie
prenante.
Comme un “Poséidon", après avoir baigné dans mes origines marines et retrouvé en cela le chant des sirènes, je me propulse hors de l'eau pour rencontrer le ciel d'azur. Il m'apprendra les mots respirant d'air pur, les mots des nuages dans la danse ozonique de ses courants changeants. Mer et ciel se répondent aux mouvements des astres et par ce message secret et fantastiquement érotique, ensemble ils ont provoqué la danse des éléments dont les mots m'ont fait sortir du tourbillon de la soupe originelle. “Bing Bang” me voilà !
Alors, apeuré, j'ai nagé jusqu'à la terre ferme, chaude mère protectrice exubérante, et là, comptant mes doigts comme par surprise, j'ai découvert les nombres, premiers mots prononcés. Malheureusement pour moi, le premier commerce était né, qui par des mots plus durs de réalité, allait m'amener à marchander la terre et à la confisquer. Le sale pouvoir était né, et, si je veux le faire disparaître aujourd'hui, ce ne sera qu'en faisant un retournement singulier sur mes origines, je pourrais alors, retrouver enfin les mots d'amour de mon appartenance à l'universalité. Privé de ce sixième sens, je ne suis qu'un juif errant.
Dans la traversée du désert où les premiers mots m'ont fourvoyé, le ludion que je suis danse sur des planches pourries où il pourrait bien passer les pieds. Que des mots deviennent des pierres et je suis “lapidé". L'hospitalité cesse. Elle fait place à l'hostilité, la guerre ou le”cirque". Ce n'est pas pour rien que l'emblème des maîtres est le lion des arènes sanglantes. Tout ce que je sais à présent vient du mot "furor", fureur. Sa racine grecque veut dire sacrifier.
Jouir de la terreur, voilà la tragédie. Tous les regards se tournent fascinés, vers ce puits vertigineux d'attraction machiavélique. Ne nous y trompons pas, le premier spectacle du monde fut le crime. Le meurtre attire les hommes comme une odeur nauséabonde, celle de leur propre décomposition. “Thanatos” et “Eros” sont frères. Si tu n'as rien d'intéressant à dire, attaque ou dis que tu es attaqué. Tout le monde t'entourera pour conjurer le sort. Le désir d'une femme n'est rien à côté de cette jouissance sadomasochiste.
Le légionnaire est représentatif, les mots couleur de sang de sa tunique écarlate attirent. Autour du héros vainqueur se dessine une étoile. C'est l'exercice militaire du mot qui fait la haine. La vision d'un homme en croix, couronné d'épines n'offre que des mots vengeurs. Libérez “Barrabas” - L'amour ne passera pas -
Nous sommes au commencement, au vrai commencement. La danse du monde des mots commence. On a libéré la liberté des mots. Nous surprenons là l'origine des mots retenus dans les entrailles de la terre et libérés par l'atomisation des éléments. Le pouvoir se morcelle et l'individu reprend ses mots. Tout s'éclaire. L'instauration d'un dialogue inversé va naître; le paralysé jette ses béquilles. Les dieux couchés se sont levés. Je vois là un premier ballet des mots en symbiose avec la danse du verbe. Le ressuscité tient enfin sa rédemption. L'ère de l'homme Dieu est née.
Le mot, c'est la chaîne de la genèse. Année après année, il a construit l'Univers des hommes. Comme le dire entre eux était difficile, il s'est ouvert des pistes d'hospitalité et de convivialité dans des boîtes préservatrices des timidités précoces. Il se dit maintenant à travers elles sans contact corporel direct, ni même visuel, dans le cas du téléphone et de la radio transistorisée. Dés le début le droit de l'hôte se fait payer. C'est le prix du masque qu'il faut se donner pour la circonstance. L'hospitalité renvoie toujours à ce que l'on nomme le troisième homme, homme de l'ombre, que l'on paie pour dire sans se voir à des distances faramineuses. L'obligation préalable est de payer sa note à cet intermédiaire pas toujours discret, afin de prendre un droit à la parole limité dans le temps : “Allo Mélanie...04. 90.06.75.12. j'écoute..."
L'écoute ! Le grand problème du mot - Cette entrée en intimité - Cette intrusion dans les “Mass Média” - Rien n'est si vieux, si archaïque, rien n'est si difficile, voire impossible que l'écoute; cette grande dame-blanche de la communication - Bienvenue à toi - je craindrais en fermant ta porte de m'opposer aux courroux des dieux. La déclaration des droits de l'hôte est le discours; celle de l'accueillant est l'écoute. Autrement, comment se recevoir “cinq sur cinq” dans le “connaître” ? Les mots restent prisonniers s'ils monologuent. Sans partage, ils n'existent pas. Le pouvoir est dans la place et le roi tue l'autre et par là se fait roi. Le péché d'orgueil est tout simplement l'équation du pouvoir et du meurtre par négation de la communication entre les partenaires. L'accueil est écoute, l'écoute est réception. La réception est échange - L'échange est vie - La vie est liberté - Fin des pouvoirs.
L'émotion gagne à l'écoute. On se tait, on s'apaise, on prend son temps de réflexion. On réfléchit à chaque mot que l'autre propose et on lui donne avec sérieux sa richesse. D'abord délicate, l'écoute devient attentionnée - ensuite intentionnée - Si celui qui prend la parole en définit avec précision l'espace, celui qui écoute en trace les compréhensions. L'expérience commence, prend conscience d'elle-même, échoue ou réussit. La famille des mots est saisie dans un cercle. Le débat peut se développer dans une discussion passionnante si les belligérants sont gents intelligentes. La curiosité s'aiguise au fil de la conversation, fluctue, s'organise et s'ordonne en une architecture verbale bénéfique pour les deux parties en cause.
Dans l'anonymat physique des boîtes à échanges de mots, les partenaires ne peuvent faire vivre à l'autre le sens, les attitudes des mots prononcés, qu'avec le concours de l'intonation et de la magnitude des mots échangés. Le ton, cet accoutrement de la voix, renvoie aux schémas de violence, de neutralité ou de tendresse apprises.
L'intrusion dans la vie n'en
est pas moins forte. Il est des coups de téléphone qui sont des coups de matraques, des nouvelles d'autoradios qui sont des angoisses atroces, des coups de téléphone gais comme sont gaies les
speakerines de radio vacances. Là comme ailleurs, l'homme s'implique et ne peut pas rester indifférent aux mots employés et reçus. Les routes de l'échange divergent sur les moyens, pas sur les
sentiments.
Pour passer du possible au réel, l'homme doit se dévoiler et se montrer seigneur et maître de ses mots, n'en prononcer aucun qu'il ne sente ni ne pense, dans la légitimité de son être profond, au
risque d'être un escroc de son verbe ou un débile qui parle comme une girouette attend le vent favorable pour tourner valablement.
Là réside le mal indésirable qui permet aux malins de s'immiscer dans le discours afin d'en prendre le pouvoir absolu.
Homme, tais-toi plutôt que de dire des bêtises, de parler pour te faire valoir - Parle d'or et fais silence -
Le mot est un concept - il a une définition - Il peut être un point de départ pouvant être vide ou plein. C'est selon l'usage que l'on en fait. Il peut constituer un collectif ; ses noms propres assemblent et créent des familles. Sa foule n'est pas musique mais bruit ou fragments épars. C'est en tête-à-tête qu'ils peuvent être le plus vivant ou le plus destructeur. Les frottements, les interceptions, les blocages multiplient en eux les chances de chaos. Ils ont le monopole de la violence légitime. Les indéterminés, heureusement, jouent le rôle de lubrifiants. Entre eux, si l'on ne veut pas d'histoire, nous devons essayer de concevoir des liens multivalents. On peut flotter dans leur usage, mais on ne peut en aucun cas les ignorer. Ils parlent d'eux-mêmes comme de vieux égoïstes.
Comme en école d'art, on peut
les traduire en impressionnisme, en pointillisme ou en surréalisme. Leur aspect figuratif n'a d'égal que leur présentation abstraite. Ils peuvent être sculptés comme un “Moïse” de David, un
baiser de Rodin ou un nu provocant de Mayol, sans pour cela manquer d'un mouvement cinétique à la Calder. Ils entrent à Beaubourg après être restés longtemps l'apanage du Louvre. Au musée Grévin,
ils se figent dans un discours de cire. À l'Académie Française, ils reprennent leurs valeurs étymologiques ancestrales et s'encanaillent en argotique dans le dictionnaire. L'histoire coule et le
temps coule à travers cet écart à l'intégration.
Leur rumeur baigne le multiple, elle l'entoure. Leur essaim vibre d'abeilles et de bourdonnements. L'écho de leurs pépiements est légion depuis notre enfance. Seuls, les mots solitaires sont
tacites. Le bruit de fond qu'ils subissent dans la foule les rend totalement inaudibles. Leur substance est grise, leur suffrage est tonitruant comme le résultat d'une élection. Dans ce cas leur
harmonie musicale est une métaphore de la paix sociale. Policés ou policiers à leur heure, ils remettent leurs papiers ou les demandent, ce qui revient à la même chose : Décliner leurs identités.
Si “Caïn” n'avait eu qu'à échapper à l'oeil, il n'aurait pas tué “Abel", mais sous la multiplicité de leurs voix, il prit peur et sacrifia son frère, en oubliant son châtiment. La peine de mort
est une trace longue à effacer même par des mots de repentir.
Les mots s'insinuent partout. Ils rentrent à l'Opéra par
l'entrée des artistes et baladent l'excitation des grandes premières dans la loge des Divas. Ils rentrent en scène après avoir tiré le rideau dans un grand crissement d'applaudissements et ils
chantent Aïda, Faust ou Pélleas et Mélisandre. À l'Olympia, ils font un “tabac” par la voix de Céline Dion, ou du vieil Aznavour, alors que dans les coulisses se prépare la voix d’Hélène Ségara.
Au Lido, couverts des plumes de la Beauté, ils montent aux seins des “Girls” et aux muscles des “Dandys”. À Bobino, ils zizigotent avec Pierre Perret. Ils se déshabillent au “Crazy Horse”. En
province, au Capitole, ils retrouvent les choeurs Gascons. Ensuite, chacun d'eux revient dans les chaumières, se chauffer dans l'âtre des cheminées de veillée avant de s'envoler dans le conduit
étroit et de partir en fumée.
Les idées passent et meurent en pénétrant dans l’outre-tombe des mots trop répétés. Les mots, comme les oiseaux, s'envolent et chantent d'une branche à l'autre avant de revenir au nid pour en
couver d'autres, qui s'égayeront au chaud de la moisson. Dans l'arrogance et la précipitation de ceux qui viennent de se donner des ancêtres, ces jeunes mots entament la course à l'invention et à
l'imagination. L'hospitalité proverbiale de la mémoire reçoit les vieux mots perclus de rhumatismes et remplis de sagesse, dans les catacombes de l'expérience. Là, bien rangés, délicatement
classés, comme dans une armoire de famille naphtalinisée, ils terminent comme des vieillards bien propres, leur carrière mouvementée. Dans une indifférence générale, ils rabâchent leurs
souvenirs et se rappellent le bon vieux temps où ils faisaient des farces fameuses et des pieds de nez vigoureux à toute une bande d'humains tarés. Philosophie de corps
mêlés.
Les mots sont signes des idées qui se trouvent dans les autres hommes avec qui ils s'entretiennent. Ils ne sont pas pour autant sans rapport avec la réalité des choses dites. Si chaque langue exprime le caractère spécifique du peuple qui la parle, il n'en est pas moins vrai qu'elle puise à la même mémoire et au même fondement des signes.
Les sentiments qui se mettent dans les mots comme la faim, la soif, la haine, l'amour, la colère, la pitié, sont colporteurs des mêmes sentir dans les mots. La parole est la première institution sociale et elle ne doit sa forme qu'à la sensibilité des hommes. Les langues ont une spécificité qu'il ne faut pas confondre, même si leur fond logique est commun. Toutes les âmes humaines sont de la même espèce, de même nature. L'esprit humain se sert des mots pour la clarification de son expression. Et c'est là que le despotisme des pouvoirs agit.
Le discours porte et impose une idéologie et chaque idéologie trouve son discours. On comprend donc pourquoi toute classe dominante veille particulièrement sur la pratique du langage, en contrôle les formes et agit sur les moyens de sa diffusion : l'information, la presse, les mass média et la littérature. On comprend pourquoi une classe dominante a ses langages favoris, ses orateurs et tend à censurer tout langage. Elle assure ainsi sa position par le pouvoir pris sur les mots qu'elle manipule à son avantage.
Le langage n'est pas simplement, comme on le croit si souvent avec naïveté, un inventaire de mots et de formules d'assemblages linguistiques qui semblent pertinent aux individus. C'est une organisation symbolique qui véhicule des idées faisant référence à l'expérience acquise et qu'enregistrent les éléments les plus dynamiques d'une société afin de s'octroyer le statut de décideur, certains avec la conscience du service des autres et de la responsabilité créatrice, d'autres, plus nombreux, avec le souci de dominance et le désir d'en tirer des avantages substantiels, prélèvement sans commune mesure avec l'engagement pris. De telles catégories imposent soit la progression vers un plus être, soit la confiscation des forces vives et créatrices par abus de confiance camouflé dans les idéologies d'un pouvoir régnant.