Les mots sont les signes de la réalité permanente comme s'ils constituaient par eux-mêmes la cause de la connaissance. Les mots sont des sons distincts et explicites dont les hommes ont fait des signes pour marquer ce qui se passe dans leur esprit. Parler, c'est expliquer ses pensées par des signes que l'homme a inventés à ce dessein. L'homme émetteur et l'homme récepteur est modifié par le son qu'il reçoit et qu'il émet. En émettant des sons, l'homme retrouve sa vibration intérieure et raffine sa perception. Dans l'être humain, tout communique.
Aujourd'hui, des signes avant-coureurs montrent que l'homme se redécouvre et revient à son origine et au naturel après avoir été malaxé par la révolution industrielle qui l'a coupé de ses racines. Partir à la découverte de sa voix et de ses mots, c'est redécouvrir son corps vibratoire et apprendre à mieux se connaître. Les sensations indispensables à l'émission des mots, c'est l'homme total qui les transmet. Celui qui connaît sa musique intérieure connaît l'univers et se connaît lui-même.
Au reste, parce que nous attachons nos conceptions aux
mots, nous nous souvenons plus des paroles, des idées, que des choses.
Les mots sont la forme et la matière de notre pensée. Il s'ensuit de là que les hommes ayant eu besoin des mots pour marquer en mémoire tout ce qui se passe dans leur esprit, il a fallu que les
uns signifient les objets des pensées et les autres la forme et la manière de nos pensées. Ainsi, ils peuvent rentrer en mémoire comme signifiants propres. La diversité est ainsi ramenée à une
source commune.
Les mots tournent au rythme de la vie, ils sont la variété
du temps. Ainsi le rythme de la vie est une chose, la variété une autre, mais les mots variés assurent l'échange. La vie tremble sous les mots sensibles. Quelque chose s'agite à la matrice de mes
lèvres. Quand je les prononce à plaisir, à peine mêlés, ils t'attendent et te crient leur savoir. Si tu ne répondais pas, en quoi t'aurais-je déplu ?
J'en use fréquemment mais pas toujours à bon escient.
Le vaniteux désire un objet, il suffit alors, à l'homme de pouvoir, de le convaincre que cet objet est déjà désiré par un tiers pour qu'il suive la directive de celui-ci. Un vaniteux ne peut pas tirer de désirs de son propre fond, il les emprunte à autrui, comme les mots qu'il dit. On lui implique une autosuggestion qui ne lui appartient pas. L'élan vers l'objet est en fait une délégation fainéante vers le médiateur. Le disciple fasciné par son modèle.
En général, le pouvoir se sert de la rivalité et attise la haine pour mieux la contrôler afin de se faire passer pour le seul justicier de l'ordre sécurisant des antagonistes. La rivalité exaspère la médiation et accroît le prestige du médiateur, porteur du pouvoir.
Ne nous laissons pas duper, l'esprit grégaire est une tentative de rencontre de l'autre. La hiérarchie véritable n'est pas dans l'isolement du pouvoir, mais dans l'échange avec l'autre. Cet échange passe forcément par les mots. Les mots transfigurent l'objet. Un être vivant est d'abord un dialogue. Les joies et les souffrances ne s'enracinent pas dans les choses. Alors que l'amour passe par l'expression partagée des couples. Les mots livrent l'intensité du désir.
Le sous-homme désire faiblement, en copiant les autres. Il n'a pas de révélation personnelle. Ses mots sont les mots des autres. Pour l'homme véritable, c'est la volupté créatrice qui l'emporte sur le désir et sur l'angoisse. C'est pour cela qu'il vit mieux dans l'enthousiasme serein d'une espérance active. Sa libération des pouvoirs l'entraîne au-delà de lui-même, dans la mémoire créatrice de durée, nourrie par amour.
Le snob est un imitateur. Il montre aux autres un visage
qu'il n'a pas en masquant la vérité de son être. Il n'est pas, il est l'esclave des modes. L'homme vrai ne s'embarrasse pas de masque. Le transfuge ou le subterfuge ne lui sont jamais
nécessaires. Il se définit dans le réel. Il sait qu'il est incapable de tricher sans être mal avec lui-même et ne se joue pas la comédie. La mémoire a vite fait d'oublier ce qui n'est pas vrai.
Elle a la faculté de l'évacuer de ses circuits, car elle est physiologiquement construite pour servir le plus être et ne s'encombre pas des scories inutiles des tartufferies humaines.
Sauf pour rire.
La porte d'or de l'imagination s'ouvre avec des mots sentis, flous et troubles. La lumière éclaire la première, l'ombre densifie la seconde. Toute parole entre moi et l'autre, si elle est sans détours au champ de foire des divertissements factices, reflète une spontanéité qui me remet sur les chemins de la vérité. Laissons au théâtre, le soin de jouer les divertissements ou la tragédie. Un homme digne de ce nom a mieux à faire pour découvrir sa subtilité vitale. La source de la transfiguration est bien en nous.
Le plus intime en moi, sans cesse en mouvement, c'est cette force profonde de spiritualité qui fait mon unité et mon unicité. Ma beauté passe par l'oeuvre de connaissance que je fais sur moi-même, dans le flot permanent de ma pensée. Mon jardin intérieur n'est jamais un jardin solitaire. Relié à la mémoire des êtres et des matières, j'osmose en ma relativité les particules de ma transformation perpétuelle. J'accroche ainsi mes mots aux anneaux du collier de la reine éternité. Je vis au grand large, dans mon espace cosmique retrouvé. Se refaire une enfance, c'est l'art porté à son seuil maximal. L'enfant jouit de la paix des âges en moi établie. J'ai découvert la faculté de me concevoir.
Les mots sont des couteaux de lumière ouvrant l'ombre. La langue et le coeur sont pareils. Ils visitent l'ami pendant que l'homme des choses s'affaire. Quand ils s'allient à l'esprit, ils sont un premier pas au bras de la paix. Ils donnent à la vie sa musique intérieure. La table d'orientation de l'homme c'est le fond de sa mémoire. Autrement l'homme reste un aveugle loin de son humanité. Qui ne rentre pas dans sa poésie est déjà mort avant de vivre. Une oeuvre peut en transformer une autre. La loi du vivant c'est la relation privilégiée. La singularité des mots, c'est de permettre cette relation. L'équilibre, la démarche, le geste, suivent la voie dès que les mots s'organisent. La science ne s'exprime que par l'écriture des mots. Leur musique lui donne une vigueur colorée. C'est la passion des esprits subtils. Au pavillon de l'imagination, ils permettent le rêve. Il y a les noms, les adjectifs puis les adverbes, les verbes et autres mots. Chacun tient sa place, son rôle. Pas question de laisser le désordre s'installer entre eux. Pour permettre une bonne compréhension des phénomènes, ils nécessitent un ordonnancement.
Ce droit de se gouverner par soi-même, seule une pensée intelligemment structurée par des mots disant bien ce qu'il veulent dire peut l'obtenir. Les mots sont des réservoirs à idées rangés dans la mémoire. La mémoire sert de barrage de retenue. Elle arrose la vie de mots communicants. Elle évite la corruption des vertus naturelles. La mémoire participe à notre histoire. Que serait un homme sans mémoire alors qu'un robot lui-même en possède une ? L'amnésie n'est pas seulement une configuration de l'oubli. Elle est une immense indisponibilité de la pensée. Plus qu'une cassure neuronale, c'est une rupture de ligne communicante.
Quand la mémoire se perd, les hommes sont à la merci des tenants des pouvoirs. Incapables de retenir, ils deviennent incohérents dans leurs analyses des réalités et par crainte de se tromper, ils délèguent le savoir à d'autres. Ces brillants manieurs de mots promettent naturellement ce que les demandeurs désirent, sachant bien que la mémoire leur manque. Une fois qu'ils ont le pouvoir, ils oublient vite les promesses tenues. Ainsi les individus durablement privés de mémoire sont la proie facile des faiseurs et des coquins. Ces malins se servent des mots pour assurer leur pouvoir. Ils sont considérés comme des vedettes populaires jusqu'au jour où la réalité des faits prend le dessus sur le mensonge. On ne peut faire illusion très longtemps.
L'absence totale de complexe sur l'usage des mots met dans l'embarras le citoyen moyen porteur d'une mémoire à capacité amoindrie par la dispersion de l'attention. Engagé dans la sollicitation permanente à la nouveauté, attiré par les brillances attractives du miroir aux alouettes de la publicité, ce citoyen au vocabulaire court, consomme sa vie plus qu'il ne la dirige, Les bénéfices de la consommation des produits par l'emploi de mots percutants, cachent cependant la réverbération du mirage. La crise actuelle est là pour le prouver. Et ce ne sera pas la surenchère des mots des pouvoirs en place, qui y changera quelque chose. Là, seul le recours aux leçons de sagesse emmagasinées par la mémoire peut nous donner les moyens d'un retournement de situation.
Heureusement, l'effervescence associative et la micro-informatique domestique renversent le flux des pouvoirs vers l'individu puisqu'il représente pour ce dernier une nouvelle possibilité de s'inventer une mémoire créative en dehors des médias officiels. À condition, bien sûr, de savoir programmer ce prolongateur de cerveau qu'est le microprocesseur. La techno domination se lézarde sous une multitude d'expressions particulières. La centralité des pouvoirs éclate. Les minorités de pensées émergent. L'éloge de la différence apparaît indispensable. Sa diffusion inéluctable.
Le but des mots est de pouvoir s'occuper d'objets autres que les mots. Je commande un repas avec des mots mais ce que je veux c'est manger le bon petit plat succulent que j'ai commandé. Le choix des mots n'est pas arbitraire. Il est précis, clair et demande une réponse correspondant à leur énoncé. Le problème est des plus réels, si je demande le sel et qu'on me passe le poivre, j'en conclus qu'on ne m'a pas entendu ou pas écouté. Un malaise s'installe dans la communication. Je monologue, je ne dialogue plus. Les faits contredisent les déclarations.
La situation du monde tient en fin de compte dans cette simple histoire de sel et de poivre. Les progrès du savoir dans les communications humaines ne changent rien à l'affaire : sel n'est pas poivre. La valeur des mots façonne l'écoute. Sans attention aux mots des autres, dans l'écoute, pas de réponses, pas de dialogue possible. Alors, quand en plus de cette réalité, il faut ajouter le recours aux traducteurs dans les échanges internationaux, vous voyez un peu la difficulté. En fait, pour nous en sortir, nous devrions décider de cinq cents mots-clefs d'un vocabulaire pratique traduit de même valeur et compris de même sens par tous les participants. BABEL a trop duré. Même pensée, même langage.
Le langage crée la réalité humaine à condition que le mot ait le même sens dans toutes les bouches et sous toutes les latitudes. Au centre du débat, il y a la confiscation du pouvoir par les mots. Tant que l'homme ne voudra pas causer d'une même voix, il ne s'entendra pas avec son frère. L'intelligence, c'est la faculté à l'universel et la diversité qui l'accompagne. On assiste aujourd'hui au dernier combat des chefs. Serons-nous assez fous pour les laisser détruire l'humanité ? Manquerons-nous à ce point d'intelligence pour leur donner la délégation de pouvoir nous exterminer ? Ou serons-nous assez sages pour les en empêcher ? Nous ne pouvons pas rester en relation bi équivoque de langage. Nous allons devoir choisir car le temps des tergiversations faciles est révolu. Le monde est rentré dans la phase dangereuse de l'incommunicabilité. Les mots reviennent sur nous par effet de boumerang. Nous sommes tous frappés par la crise.
Toutes les langues sont traduisibles l'une de l'autre. Il faut que les mots rentrent les uns dans les autres dans un dialogue d'amour à haute signification. L'erreur du relativisme linguistique est évidente et les conséquences sous-jacentes de ce manque d'élévation sont graves.
Les hommes peuvent exprimer le même contenu de diverses façons. Cependant, les mots ont une racine commune comme les hommes une souche commune et il est urgent d'y revenir. Le verbe doit se faire chair et descendre parmi nous. Le discours est l'échafaudage artificiel de symboles inertes qui minent l'expérience, c'est pourquoi un bourgeois, fut-il marxiste et révolutionnaire, ne peut rien comprendre à un prolétaire malheureux et “blousé” par les pouvoirs en place.
Tous les pouvoirs sont des confiscations de l'expérience par le discours et l'utilisation des mots au service des intérêts d'une minorité. Dans ce sens, le discours est le péché originel. Dans ce galvaudage des mots, on ne sait plus qui est le danseur et ce qui est la danse. Dans cette danse des éléments, l'homme, seul, a tout à perdre. Il faut chercher une voix sans forme qui les ait toutes. L'univers des mots doit devenir l'univers des hommes dans un verbe retrouvé.
Aujourd'hui, communiquer pour rien est devenu un besoin nerveux. Les mots et les moules de pensée sont impuissants à dominer la crise d'identité de l'homme. Les mots ne font que re-présenter le vivant. Ce sont des symboles et la réalité des symboles est nécessaire à l'imaginaire. Une réalité illusoire est une réalité vécue qui ne devient vraie que lorsqu'elle est totale et unifiée. Une modification de nos conceptions ordinaires et une transformation radicale de nos processus mentaux s'avère donc indispensables. Les symboles et les expériences sont comme deux roues qui ne tourneraient pas dans le même sens. Ils n'obéissent pas aux mêmes lois. Pourtant, toutes les parties de l'univers, y compris nous, sont reliées (religere) d'une façon intime et immédiate par la sensibilité universelle, sang commun d'un même corps.
Le vocabulaire fonde la forme des phrases du discours par le choix judicieux des mots. Un ordre rationnel s'impose avec un mot thème, un mot centre. Maison ne signifie pas exactement demeure ni masure. La réalité concrète ne s'en arrange pas. Chaque mot comprend son mode d'appréhension : sensibilité morale, physique ou psychologique. Les zones d'interférence sont très vastes et par le biais des emplois que l'on en fait, les mots subissent des distorsions d'origine diverse.
De ce simple fait, qui a sa raison d'être, pour la véritable communication des hommes, nous devons nous rendre capables de réflexion associative. Mais mon propos n'est pas sémanticien. Ma préoccupation est d'offrir au lecteur une voie de meilleure relation verbale. Mon second désir est de lui montrer le risque encouru par une délégation de pouvoir des mots trop sécurisante. Je ne suis pas agrégé de lettres mais simple autodidacte préoccupé de bon sens. La dialectique bien employée vaut bien la préciosité littéraire confisquée.
Par l'exemple suggéré, les mots-mots, idiotisme presque méthodique, je veux couper les barreaux de la cage où les gens de savoir nous ont si confortablement enfermés. Certains y trouveront leur profit, d'autres plus instruits trouveront mon propos flou. Ce que je fais, c'est du travail de maréchal ferrant.
Les mots s'habillent de sens selon les époques, malgré leur contenant étymologique, leur origine, leur racine. À travers les chemins linguistiques populaires, ils varient d'interprétation sensible. Pouvoir, pour ne prendre que lui, veut dire bien autre chose dans la bouche d'un politicien, d'un syndicaliste ou d'un religieux. Il y a les mots parure, enveloppés de beaux atours ou de strictes costumes huppés ou chamarrés, décorés ou unis, chapeautés ou chevelus, les mots sculptures taillés ou ébauchés, polis ou cisaillés, râpeux ou lisses, les mots armures cloisonnés, rigides, maillés, les mots mesurés, comptés, calculés ou comptabilisés, les mots ramure frissonnant au vent, sentant bon, ombragés, les mots pâture, jetables et jetés au public, les mots usure étriqués, effilochés et fatigués, les mots blessure qui font mal et qui saignent, les mots cassure qui brisent et explosent, les mots chlorure empoisonnés, décapants et aseptisants. Il y a l'enflure et l'usure des mots qui incitent à se taire plutôt qu'à parler.
Ainsi vont les mots selon le dire du moment d'humeur de celui ou de celle qui les exprime. L'expression imprime au coeur du mot l'humaine sensibilité du plus subtil au plus complexe, du plus utopique au plus concret. Quand on veut se rendre libre et compétent en son art, nous devons puiser dans les éléments de la mémoire des plus grands. Dépasser l'éphémère de l'instant qui coule, en lui donnant par son intrusion amoureuse dans la mémoire, une vie éternelle. Les passions vont au-delà de la touche géométrique.
L'amour, c'est le signal de deux contraires qui se révolutionnent par la communion des mots vrais. À perte de vue. Les amants retrouvent dans leur mémoire les circonvolutions de la terre et l'expulsion spasmodique des étoiles. Croisons nos bouches et nous nous engloutirons l'un dans l'autre en prenant pied dans l'unité de l'univers. Car la seule certitude est que ce que nous pensons aujourd'hui appartiendra demain à la mémoire du temps et à l'éternité de la durée. Dans la vie, chaque leçon est la première leçon. Chaque jour est comme le premier jour. Tout est toujours neuf, personnel et vivant.
Si l'homme et la femme cessent de déléguer leurs pouvoirs
aux charlatans de toutes espèces, alors le sperme des jeunes adolescents ne servira plus de lubrifiant aux canons de Camerone. La menstruation féconde et naturelle des jeunes filles ne servira
plus à la germination des corps déchiquetés par la guerre.
Quand une vieille dame de fer rencontre un vieil homme d'acier, il ne peut y avoir que ”mâle go uine". Le twist et le tango argentin ne se dansent pas du même pas. Alors ne suivons pas les rois
des fous et faisons à deux l'amour dans la pampa avec des mots de chaleur. Les tempêtes hormonales des adolescents et les trompettes de la renommée n'ont pas besoin de porte-voix. L'intelligence
est la faculté à l'universel. Elle se relie à elle-même.
Les mots fixent solidement les associations d'idées de l'homme et les multiplient. Sans les mots, aucun cadrage de l'expérience n'est possible. Grâce à eux et à la mémoire, nous avons cheminé par
étapes jusqu'aux progrès d'aujourd'hui. Mais une économie d'abondance, surtout si elle touche seulement une petite partie des habitants de la planète, apporte avec elle non pas le devoir de
consommer, mais celui de créer. La communauté fermée, produit une personnalité fermée, vice-versa.
La civilisation commence par une grande matérialisation du dessein humain. Elle emploie les mots pubs pour piéger son monde. Elle se termine par une matérialisation sans but. Un triomphe vain qui s'abîme dans la décadence.
La glorification technique entraîne les visions infantiles les plus perverses. L'échec chronique extérieur augmente le fardeau économique sans alléger le découragement intérieur. Au lieu de mettre la vitalité de l'homme plus pleinement au service de son moi supérieur, la consommation outrancière achète l'homme avec des mots slogans superlativés et l'abaisse au rang d'un ventre. En fait, les inventions ambitieuses de substituts synthétiques de la vie reposent parfois sur des illusions et subissent des défaites dans bien des applications. Le but n'est pas l'uniformité, mais la diversité et les mots mêmes pour identifier la vie sont d'une diversité inouïe.
La liberté est l'acceptation consciente de la nécessité des différences. Pas plus que dans le discours des mots, on ne peut chasser l'image de la vie. Ce qui fait le charme et la beauté d'un arbre c'est que chaque homme puisse le nommer différemment. L'encouragement à penser, l'encouragement à sentir, à agir, l'encouragement à vivre est nécessaire, autrement la vie est un coma arrangé mécaniquement. La fin de l'homme n'est pas de se transformer en un homoncule artificiel dans une capsule propulsée, voyageant à une vitesse maximale, abaissant au degré zéro sa responsabilité jusqu'à l'extinction de ses dons naturels, en éliminant toutes traces d'art et de créativité. On a inventé la bombe à neutrons au moment précis où l'on atteint pour l'homme l’angoisse maximale de la mort intérieure individuelle par mécanisation. Alors certains d'entre nous, prévoyant le danger de rupture totale par atomisation, ont inventé des mots et des rêves nouveaux afin de conquérir d'autres espaces de ciel. Et à terre, l'homme simple, pris de vertiges devant son pouvoir machiavélique de destruction, a repris le chemin des cavernes, des rêves idylliques de la drogue ou de l'appel à la pastoralité. Présageant une fin apocalyptique de tout le développement humain, l'homme individué reprend les chemins sinueux de la vie : d'instinct.
Le nouvel A B C, extermination Atomique Bactériologique et Chimique ne fait plus recette. L'homme par réflexe de survie se détourne de lui. Une vision neuve, alternative se développe avec des mots nouveaux à contre-courant des pouvoirs en place et plus rien ne l'arrêtera dans sa course.
Ces forces de non-coopération aux systèmes constituent aujourd'hui le seul et dernier rempart contre la dernière contradiction humaine, la mort collective.
Une simple personne humaine peut vaincre l'inertie apparemment irrésistible des institutions. Une intégration à un nouveau seuil de maturité paraît nécessaire, sans elle, soit brusquement, soit insidieusement, l'homme se détruira en portant atteinte aux grands équilibres de la nature. Une nouvelle culture doit naître des cendres chaudes de la mémoire morte du siècle quantique et rentrer avec des mots plus clairvoyants dans une transformation visionnaire de l'avenir. L'homme reste l'artiste et l'artisan de sa vie. L'intégration de l'individu s'accomplira si ce dernier, par un effort de lucidité et de réflexion sur lui-même, entame la seule révolution qui mérite d'être menée : Cette révolution intime, seule digne de l'homme, qui consiste à analyser son dire et ses actes eu égard aux faits vécus. Sans ce retour à la clairvoyance et à la courageuse remise en question de chacun sur soi, les affres de la bêtise et la médiocrité s'abattront sur l'humanité.
Il y a une dualité des mots fondamentaux car ces mots principes ne sont pas des mots simples, ce sont des mots couples. Par les mots, l'homme prend une connaissance empirique du monde. Mais les expériences à elles seules ne peuvent pas faire découvrir la richesse d'un univers si vaste. Le monde se laisse expérimenter, offert à l'investigation de l'homme. Cependant, il suit ses propres lois, sans aucun souci de nos actions. Il vit en relation avec tous les éléments qui le composent y compris les hommes, sans préférence, niant très vite ce qui ne va pas dans le bon sens de l'évolution créatrice.
Le monde dialogue avec tous les éléments. Il est forum de communication. Tout garde sa place dans l'espace et la durée, par effet de boumerang. Rien n'est important sans l'importance de cet échange de complexité. Ce qui importe le plus, ce n'est pas mon importance, c'est ma contemplation. Et pour l'exprimer, j'ai bien besoin de ma mémoire innée et des mots de ma mémoire acquise. Toute relation à quoi que ce soit est mutualité. Le berceau véritable de la vie, c'est la communication.
L'acte de communication représente un sacrifice et un risque. Il fait sortir de soi et tenter le dialogue. Il s'agit là d'un acte essentiel de l'homme. Trouver en lui, la force d'aller vers et de le dire par des mots lesquels expriment sa vie. Car les mots sont dits par l'être entier. Ils pénètrent dans l'oeuvre. Ils sont cette forme qui vient à ma rencontre, dans l'éclat éblouissant du tête-à-tête. En me disant, je me fais connaître, je découvre, je crée, je puise, j'invente, je prends, je donne, je me donne. Toute vie véritable est rencontre.
La mémoire se transforme dans la mesure de ma création. Elle passe du morcellement à la totalité. Se contenter du monde des choses et des objets, surtout quand on n’a rien fait pour les créer, c'est se contenter de peu. C'est vivre en cloporte de l'artificialité, en vampire de la communauté humaine. Prendre le sang et l'esprit des autres pour en”profiter", mot très à la mode, c'est vivre en parasite de la mémoire du temps. Les idées marchent au milieu, s'approchent de nous. Gare à ceux, malheureusement nombreux, qui n'en font rien pour créer l'instant, demain. Pour que l'homme accoste à la rive de la durée, la création reste le principal souci. L'amour est un fait de création qui se produit. La forme est une statue inerte, sans l'âme qui l'anime. L'amour est un agir dans le monde.