La mémoire, somme de tous les jours de l'homme, n'est qu'un commencement. Tout but de
l'homme atteint, crée un nouveau point de départ. C'est la découverte de l'altérité, première ébauche d'une conception multiple de l'humain. L'homme est un beau roman érotique à lui-même quand il
fait l'amour à la vie par les inventions du vocabulaire. Les mots sont de précieux baisers volés à la sensibilité. Ils sont aussi voleurs d'images et précurseurs du rêve. Souverains, ils n'ont
pas fini de nous émerveiller et de nous faire souffrir. Avec la franchise ou l'hypocrisie qui les caractérisent, ils sont les témoins de notre expérience personnelle. Ils brillent, ils
ternissent, ils imaginent, ils osent, ils réussissent, ils échouent, ils séduisent, ils jouissent, ils font perdre la tête et les sens. Le coeur et l'esprit prennent intérêt à leur course. Ils
font comprendre l'incompréhensible. Ils ont la logique perverse des identifications. Ce sont des traîtres diaboliques et fascinants.
Provocateurs de conversions, résistants de conservatismes, vieux grognards d'empire ou révolutionnaires en cavale, ils défont tous les pouvoirs et mettent à la torture mentale tous les
anarchistes. L'ambition d'être traduit leur incarnation dans la relation sociale. Ils ont l'aspect surréaliste documentaire quand ils s'alignent dans la phrase. Ils fondent de tendresse devant le
corps nu d'écume d'une jeune vierge et se convulsent d'amour déraisonnable devant les seins offerts d'une madone en rut. Ce sont des rêveurs impénitents, le corps expéditionnaire de l'avenir
conquérant.
L'espace d'une vie, ils incitent à l'indulgence et à la bonté, car à la fin du parcours, l'homme les entoure de sagesse et de sérénité. Les derniers prononcés, sans se plaindre, car il n'est plus
temps, s'épanouissent au bout du chemin. Avec un dernier sursaut d'énergie, ils disent parfois "je t'aime la vie" et s'ils ne le peuvent plus, ce sont les yeux qui le disent à leur place. La voix
se brise en sanglots rauques à ces derniers instants. Elle perd la notion du temps. Elle atteint la lisière de la mémoire et se fond en elle par gémissements gutturaux inaudibles aux mots, en une
biographie envoûtante. Le tourniquet du moulin à prière des assistants se met alors en marche et leur danse recommence jusqu'à la prochaine fois.
Ils renouvellent le roman d'espionnage dans les délices de leur imaginaire, proposant des
sujets vierges sans réinventer les règles pour rejouer la pièce. Ils ont la durée pour eux, moi pas. Avec la fourmillante intelligence qu'ils déploient, ils déchirent cent ans d'histoire humaine
et déversent dans le gigantesque entonnoir de la mémoire tout ce qui les gêne et les étouffe. Avant d'apprendre à être sobres et respectueux, ils se livrent avec humour et volupté dans un
éclatement de réalités, maniant savamment la foutaise intellectuelle dans une formidable réussite critique.
Bohémiens à leur heure, salonnards à leur humeur, combattants dans chaque camp, ils proclament l'innocence et la vérité sans choix de parti pris. Unis par leurs ressemblances et par leurs
différences dans un parcours commun, les mots sont pleins de leur certitude. Libertins au milieu des intellectuels et des artistes, bourgeois au milieu des dames collets montés, cabotins auprès
des curés, ils parlent un langage différent selon le milieu où ils évoluent. Chez le boulanger, ils sont croissants chauds, chez le boucher, sanguinolents, et au café de la poste,
boulevardiers.
La couleur leur sied bien : rose, ils virent facilement au rouge vif, peureux, au violet. Ils sont jaunes en faisant le Tour de France, verts au stade de Colombes et bleus à Bastia. Les remontrances amicales les rendent indigo et le coup de colère rouge sang. Bellâtres volages, ils deviennent multicolores, odieux "machos", ils se cramoisissent. Les cicatrices qu'ils font par leurs coups de griffes bleuissent. J'en ai rencontré qui chantent, d'autres qui pleurent. Les lieux et les éléments font leur histoire. Ils trompent les capitaines, envoient des messages aux amoureux, décryptent les testaments et font les héritages.
Le livre est leur refuge, dans de belles phrases bien construites au style apuré, ils racontent des histoires vraies ou fausses, des rêves ou des réalités. Ils rentrent en mémoire dans les bibliothèques comme des nonnes au couvent. Ils se cachent les uns et les autres dans des rayonnages poussiéreux et la nuit, ils fuguent dans les esprits endormis pour retrouver leurs sources, les symboles et les mythes qui les alimentent d'une imagination fertile et d'une création permanente.
La mémoire est la dimension cachée des découvertes, des expériences et des leçons d'histoire du vivant. Sa densité, sa concentration, sa faculté du cumul, sont un miracle perpétuel. Elle a pris naissance au premier "bang" de la création. Peut-être est-elle la dynamique de l'évolution. En elle rien ne se perd et tout se crée. Elle est d'une richesse étonnante, cumule en elle une multitude de réponses. Cachée dans la moindre cellule et le moindre gène, elle codifie par le menu les formes qui se créent dans le hasard et la nécessité du parcours sans fin de la structure vivante. Elle n'a pas besoin de grande surface pour stocker ses matériaux. Elle vit de l'infiniment petit et de sa reproduction artificielle, la puce de silicium et demain de gallium, emprunte les mêmes circuits électronisés.
De même que le grand art implique une communication en profondeur pour la mémoire, des années, des siècles et des millénaires ne suffiraient pas pour la cerner toute entière. Elle participe de l'infini puisqu'elle s'enrichit d'instant en instant. Si elle a un commencement, elle n'a probablement pas de fin. Elle est l'oeuvre de l'oeuvre puisqu'elle n'a jamais de duplication fidèle. Sa reproduction donne à la perception sa chance d'évolution. Pour l'homme, elle est au mieux un aide-mémoire. Il vient y puiser sa sagesse et les éléments nécessaires aux futures créativités.
L'homme la transporte avec lui dans ses gènes et dans son cerveau, il l'apprivoise et la
maîtrise. Au vécu de ses expériences, il enrichit ses potentialités et la charge de nouveautés qu'elle s'empresse de marquer de son sceau universel, introduisant sans cesse de nouvelles
empreintes dans la réalisation de son projet.
Elle a la vivacité de l'électron et l'acuité visuelle de l'oeil total. Le cerveau de l'homme ne la voit pas toujours avec la clarté voulue car il y mêle sa subjectivité et son ignorance du vécu
véritable. Il ne voit d'elle souvent que ce qu'il aime en elle et rejette ce qui le perturbe. C'est là sa liberté et son risque car à ne puiser dans la mémoire que ce qui nous convient, on passe
forcément à côté de la vérité des faits. Il y a une mathématique implacable de l'expérience. Le refus de comprendre les leçons de la mémoire coûte souvent très cher à ceux qui les refusent. La
mauvaise lecture de la mémoire se paie de la perpétuation d'erreurs impardonnables.
La mémoire est cette grande dame qui nous donne la possibilité de ne pas recourir à l'erreur
deux fois. C'est grâce à elle qu'on a une chance de perfectionnement et de progrès. Elle donne des atouts à la sagesse. Elle active les idées et augmente les moyens de la créativité. Elle est le
liant des constructions nouvelles. Sans elle, la vie serait morte dans la stagnation. Elle est le langage fondateur de l'espace à conquérir. Elle dimensionne la forme à naître en ajoutant langage
sur langage, information sur information. C'est la seule banque de données qui ne fera jamais défaut à l'homme et à la nature.
La mémoire peut faire défaut à l'homme car elle est prisonnière de son corps et s'alimente des éléments internes qui le composent ainsi que de tout son environnement spatial. Elle interpelle sans
arrêt le milieu. Elle vit de la totalité, c'est la plus grande mangeuse de vie, sa fringale à engranger n'a pas de cesse. Elle est boulimique et insatiable, dévoreuse et passionnée. Comme une vis
sans fin, elle charrie les éléments dans son fleuve qui régularise son cours sans aucun aléa de parcours. Sa richesse est dans une multitude de réponses, toutes plus pertinentes les unes que les
autres, où chacun peut puiser selon ses richesses personnelles. Elle concrétise toutes les données qu'elle mémorise dans le processus de retour qu'elle fait pour nous servir de référence. Gare à
celui qui ne la cultive pas, elle se perd vite dans les dédales de ses nombreux labyrinthes. Elle se gèle très vite si on ne la sert pas avec assiduité.
Elle est dotée des plus grandes qualités et des plus terribles défauts. Elle ne respecte pas ceux qui l'aiment et renvoie vite les autres à l'amnésie. Elle est porteuse d'avenir et sélectionne
impitoyablement son entourage car elle n'a pas de temps à perdre avec les farceurs et les fainéants. C'est une aristocrate en son genre. Elle a horreur qu'on la prenne pour une imbécile et elle a
raison car sans elle, la vie aurait régressé. Elle est la force vive du vivant, le feu de la pensée, la joie de la vie car elle déroule son moulin à souvenirs pour notre plus grande satisfaction.
Que c'est triste un homme qui a perdu la mémoire ! C'est comme un navire à la dérive, sans gouvernail ni capitaine.
Toutes les expériences individuelles sont délimitées par la mémoire et les mots. Toutes les existences individuelles sont incluses dans les rapports de dialogue avec l'autre ou le groupe. L'homme est un animal solitaire et solidaire. L'appartenance au groupe implique une relation d'essence fraternelle. Sans sentiments de reconnaissance les uns envers les autres, le groupe éclate.
L'homme se sent porté par la collectivité qui le décharge du fardeau de la solitude, de sa peur cosmique de l'état de faiblesse devant les forces de la nature. Dans cette fonction de l'inter-humain, le langage prend une importance considérable et la mémoire, un relais indispensable pour l'existence quotidienne.
Nous avons ceci de distinct avec tout ce qui existe au monde, c'est que nous pouvons devenir un sujet d'observation pour nous-mêmes et ce qui nous entoure. Que par l'action secrète de la pensée, je puisse opposer une barrière infranchissable à l'objectivation, est une force. Mais que je puisse rentrer en sympathie avec les autres est une bénédiction. La sphère de l'échange humain est le face à face. De son déploiement vient le déploiement des mots du verbe.
Lorsque deux hommes conversent entre eux, fraternellement, sans esprit de domination l'un par rapport à l'autre, ce qui se passe dans l'âme de chacun, ce qui se passe quand ils s'écoutent, est éminemment constructif. Le grand jeu de la création est servi quand l'être domine le paraître du pouvoir. Celui qui vit dans son être regarde l'autre comme on regarde quelqu'un dont on s'occupe personnellement. C'est un regard spontané, un regard libre qui se développe alors. On quitte le royaume de l'apparence pour l'authenticité. Là où l'authenticité n'existe pas, l'homme n'est qu'un numéro.
Le penchant si répandu de vouloir paraître fausse les jeux relationnels de l'homme et l'amène tôt ou tard à la crise violente. Pour qu'un entretien authentique puisse avoir lieu, il faut avant tout que chacun voie dans son partenaire cet homme exactement.
Je prends connaissance de lui, j'apprends qu'il est autre, autre par essence génétique, essentiellement autre et de cette manière unique, propre à lui, à sa richesse. Alors, je peux lui adresser la parole, mes mots seront des mots d'amour. Je le confirme créature et création et non adversaire.
Prendre immédiatement connaissance d'un être ou d'une chose signifie l'apprendre dans sa totalité, sans recours à des abstractions qui l'abrègent. On ne peut comprendre l'homme sans le saisir tel quel, en ce qui lui a été donné à lui seul d'unique, entre tous. Perception de l'homme qui vit avec nous en tant que totalité, unité et unicité. Les regards analytiques, réducteurs et déductifs ne sont pas de mise dans la relation d'amour à l'autre.
La mutualité de l'échange s'établit forte et belle quand tous les pouvoirs de soumission sont annihilés au profit du regard authentique. L'homme est anthropologiquement existant non point dans son isolement superbe, mais dans l'intégralité du rapport de l'un à l'autre. La réciprocité de sentiments vrais seule construit l'amitié réelle. Qu'aucun des partenaires n'ait la volonté de s'imposer à l'autre, qu'il se regarde et se cause dans leur richesse et leur relation durera l'éternité.
Dans l'entretien authentique, on se tourne vers son partenaire dans un mouvement de l'être et l'on échange véridiquement sans camouflage, en transparence. Alors viennent les mots de respiration et de mémoire partagée. Cette franchise est victoire remportée sur l'apparence, l'entretien s'accomplit dans son essence et dans sa plénitude, l'un tourné vers l'autre sans masque. Il se produit alors dans cette communauté de rapports l'acte d'amour à sa plus grande fécondité créatrice.
Le désir, c'est toujours l'envie d'être un autre. La valeur d'une relique dépend de sa distance. Pourquoi l'homme se distance-t-il toujours de lui-même plutôt que d'apprendre à être lui-même dans sa mémoire et dans ses mots ? Cet activisme de Don Quichotte semble le traduire. En somme, nous faisons l'imbécile comme l'âne de la "Noria" aux yeux bouchés.
Le projecteur du rêve vendu par un autre plus malin que moi se rapproche au fur et à mesure que je perds ma lumière et devient son rayon. L'action pour moi se fait plus fébrile et je rentre dans le jeu des vendeurs d'illusions. L'objet sacré s'approche, le bonheur n'est pas loin. Quand je m'en saisis, heureux pour un temps, le bonheur lentement se voile à mon regard désenchanté car un autre désir d'objet apparaît. Le sujet constate alors que la possession de l'objet n'a pas changé son être. Il reste sous le pouvoir du signe non signifié.
À lire le roman de n'importe qui, on perd sa liberté de penser. L'évènement de création par soi, par contre, est une véritable révolution dans l'existence d'une personne. Il est à la fois un et multiple et procure la joie indicible d'avoir une personnalité. Qui ne s'explore pas ne peut pas explorer le monde. À ceux qui ne scrutent pas l'horizon dans sa plénitude infinie, rien ne se dévoile. Leurs yeux sont en forme de hublots et des hublots, le paysage est monotone.
Gare à la contagion de la délégation de pouvoir. Elle est si facilement pratiquée qu'elle en paraît normale. Tout ce qu'elle suggère à l'un, elle le suggère également à l'autre. L'imitation est toujours plus facile que la distinction. Regardez la société moderne, elle n'est plus qu'une imitation négative, qui tourne à l'affadissement du paysage.
Les marchands font toujours sortir un lapin de leur chapeau. Le réel jaillit de l'illusion. Les joueurs sont opposés mais semblables. La dernière mode, la dernière idole, doit être servie jusqu'à épuisement économique de la valeur marchande qu'elle représente. Ensuite, elle a la myxomatose et le lapin doit être tué pour faire place à son frère dans le jardin des illusions. Cette recherche insatiable du temps perdu est descente à la foule, mass média sans personnalité.
Quand la violence et l'arbitraire des pouvoirs diminuent, la réconciliation entre les hommes peut s'opérer dans l'échange dialogué. Les hommes ne parviendront à chasser la violence de leur vie qu'en évitant les révolutionnaires et les réactionnaires, autrement dit en devenant des doux.
C'est en chacun de nous qu'il faut agir. La force n'est que l'arme grossière des faibles.
Les consciences dressées les unes contre les autres ne possèdent en commun que l'attrait du néant.
La puissance est un signe d'esclavage. Je ne peux percevoir le bonheur qu'en déposant les armes. Si on est assez fort pour vivre libre, on l'est aussi pour laisser les autres vivre
libres.