La foule s'actualise en fonction des pouvoirs en place et des oppositions à ces pouvoirs. En proie à l'ivresse des mots slogans, la personne plonge dans le mouvement de la chose publique. Elle y perd sa liberté de réflexion et d'action. Cette confusion entraîne des conséquences de plus en plus graves pour la pensée de notre temps. Nous devons nous y opposer avec toute la force de notre discernement.
Qu'elle veuille en
convenir ou non, qu'elle veuille le prendre au sérieux ou non, la personne humaine appartient à la communauté au sein de laquelle elle est née et dans laquelle elle vit.
Pour que l'homme fixe une limite à cet enchaînement, où le terrain et la décision essentiels sont toujours menacés, de toute évidence, par les forces en place, il est nécessaire d'être en état de
veille permanente. Je profère les mots de ma réponse en accomplissant dans tous les actes possibles ma liberté de discernement.
Que je prête l'oreille à la situation telle qu'elle s'offre à moi, à la manifestation de la parole adressée par l'autorité, que j'entende ce qui est à entendre, que je réponde à ce que j'entends. Quiconque me suggère une réponse de façon à m'empêcher de répondre selon ma réflexion, fait acte de pouvoir sur moi. Je ne nourris pas la moindre certitude, quant à la justesse de décisions autre que personnellement sentie et choisie.
La génération actuelle est esclave des pouvoirs, elle tend à se soustraire à l'exigence du nouveau que comporte ce devoir de libre responsabilité par la fuite dans l'indifférence ou dans la protection. Seulement les hommes liés par l'éloge de leurs différences et libres de leurs responsabilités, pourront faire naître une configuration digne d'être appelée communauté. Hors de la conscience responsable, il n'y a ni joie, ni dignité. Il n'y a qu'un chaos d'égoïsmes forcenés. Une pensée digne d'être conservée dans la forteresse de notre mémoire assiégée, est un enchaînement de responsabilités vécues dans la richesse d'un savoir constamment en recherche de création.
L'histoire n'est pas une succession de luttes pour le pouvoir et l'autorité, si elle n'est que cela, elle est animale. Elle est l'enchaînement des responsabilités qui rend la créature plus riche et plus noble d'humanité. Le progrès réel est à ce prix.
Autrement, il en résulte
qu'on se bat toujours pour un ordre. Cet ordre, affermi des pouvoirs de police et d'armée, se retranche et se fige, créant résistance au dynamisme ouvert et expansif de la vie. Vient un temps où
cet ordre s'atrophie intérieurement, se détachant de l'éthique qui le mit en place et achevant de se renier, il prépare sa chute. Dans ce cas de figure du pouvoir, la perception humaine est mise
en question, du fait qu'on la collectivise.
La primauté est conférée à la collectivité sur laquelle l'homme décharge sa responsabilité. La personne ne devient qu'un dérivé du pouvoir, la réponse humaine se tait. Or, pour que l'homme
n'aille pas à sa perte, les personnes ne doivent pas être collectivisées par un pouvoir qui les politise.
L'homme ne trouve véritablement la vérité qu'à l'épreuve des faits. La vérité humaine est liée à la responsabilité de la personne devant les actes qui construisent sa vie. Sa position existentielle tient à cette réalité. Ce sont les personnes qui fondent la communauté, non des représentants plus ou moins zélés ou plus ou moins appointés. La personne est le fondement auquel il faut s'attacher. C'est d'elle que viendra l'unique possibilité de rentrer dans un dialogue inter-humain. Il faut que l'homme croie en lui et en la communauté humaine comme il croit en sa propre destinée, hors des nihilismes et des utopies de la confiscation des pouvoirs. Être vivant, c'est être présent à soi.
L'essence du pouvoir, c'est donc l'absurdité. C'est une imitation arbitraire de la puissance des dieux. Et l'imitation est le comble de l'absurdité puisque biologiquement parlant, la preuve est faite que je suis unique, donc pas duplicable. La différence et son éloge ne peuvent donc pas se trouver dans mon indifférence hautaine ou dans ma copie égalitaire de l'autre. Toutes ces visions de moi sont des visions fausses. Ma vraie liberté, c'est d'être moi et d'être heureux que l'autre ait la même possibilité d'être lui. L'enrichissement venant de la conjugaison des deux, grâce aux mots offerts par chacun, en liaison d'échanges.
Se mouvoir par son centre est une chose merveilleuse. Parvenir à un échange fécond avec le centre d'une autre personne, voilà la révélation. Tout à coup, l'interdépendance du physique et du psychique devient sensible. Il n'y a rien à expliquer ou à prouver. C'est l'ouverture au monde sans limites. Être dans sa tête pour être dans son corps, équilibré, harmonieux. Les idoles adulées ne sont que des plagiats qu'on se donne par fainéantise d'exister par soi-même.
Je ne veux pas être le gardien implacable d'un univers fermé, fut-il le mien. Seuls les élus jouissent d'une considération béatifiée. Le sanctuaire, l'église, l'oratoire, le prétoire, le temple, ne me serviront jamais de prétexte à sécurisation. J'ai une trop grande opinion de l'homme pour le réduire à l'état de maquette bavarde. Dans sa peine, réside sa grandeur. Dans l'ouvert, sa chance. L'enfermement est castrateur de plaisir. Les loges fermées puent le moisi, comme des caves sans soupirail d'aération.
Je veux être un réaliste du désir. Faire grandir mon frère, c'est me faire grandir aussi grâce à lui.
La mémoire affective
procure l'extase du coeur. Elle l'alimente d'un sang chargé de respiration. Elle est connaissance. La belle position mondaine ou politique est fugitive. Les têtes tombent vite au royaume des
pouvoirs et le dictionnaire des noms illustres n'est qu'un musée du désert, un royaume du néant. On n'a rien de plus avec quatre lignes élogieuses sur une page du dictionnaire. Dans un panthéon
de marbre, on n'en est pas moins mort. C'est dans l'oeuvre, si elle fut féconde, qu'on retrouve l'homme et sa vérité. Le héros tombe dans l'abîme comme le seau du puisatier au fond du puits quand
ce dernier lâche la corde qui le maintient au tourniquet.
La mémoire affective ne garde en son sein que les créateurs d'éternel. Mozart, malgré sa vie financière difficile et son enterrement de pauvre type, sera toujours plus grand que Staline.
L'évènement n'est pas l'existence du sujet. L'idole vacille et s'écroule. Son piédestal va rejoindre les ruines du temple qu'il croyait bâtir. Sa musique n'a d'éternel que sa cruauté alors que
celle de Mozart enchante toujours les étoiles.
Chaque pouvoir projette son mirage. Les sables de la soif n'en sont jamais loin. Gare à celui ou à celle qui s'y fait prendre. Si je monte au monastère, c'est pour m'approcher du ciel, mais non pas du moine ou du gourou. Je me fais moine par moi-même. Trompettes de la renommée, vous êtes mal embouchées. Votre chant est une cacophonie. Je n'en ai que faire. Mon projet est ... ailleurs. Je n'ai pas de rôle choisi, chaque lecture est nouvelle. La superficialité n'est pas mon propos. Seule la création m'intéresse.
Je coule des jours heureux dans mon cerveau parce que j'aime d'une façon universelle dans mon coeur. Ma sensibilité est sensuelle à l'infini. Je n'ai plus d'être individuel ou collectif. Je fais l'amour à tout instant. Sans point de référence, je suis dans la révérence de la vie. Tout pour moi devient un mets de choix. Maître, esclave, même homme, même amour. Le plaisir circule et ne se fixe pas. Sa jouissance est ma liberté.
La mémoire et les mots peuvent m'être une sorte de piège qui se referme sur moi. J'y prends garde. Dés qu'ils servent un pouvoir, je m'en écarte. Contenir, maintenir, maîtriser, voilà l'oeuvre des hommes libres. Le pouvoir est une rigidité. La tension de l'être est souplesse, compréhension et force de caractère. L'être accompli doit rentrer dans la tendresse de son adolescence. La vie est une polychromie tendant vers la sérénité. J'aborde du tréfonds de ma sensibilité la captation de l'invisible. Je côtoie le temps comme une durée. La mémoire rentre dans la mort si elle ne se dit pas dans un chant d'avenir.
Dans la lutte pour le pouvoir, les acteurs échangent des menaces et après, échangent leurs rôles. Ils descendent du prétoire et remontent avec un autre costume. Comme les caméléons, ils changent de couleur. L'opposition subsiste pour maintenir le pouvoir. Les droits des citoyens sont respectés dans le sens des intérêts des acteurs du pouvoir. Influencés sans le savoir, ceux-ci délèguent pour une tranquillité factice les mots qu'on dit pour eux.
L'homme tronqué ne voit jamais son horizon s'élargir. Le mal ontologique entraîne toujours ses victimes vers les solutions les plus aggravantes. La crise d'identité actuelle le prouve aisément. Les idéologies opposées ne font guère que refléter cette incapacité des individus à vivre leur mémoire et leurs mots. L'âme individuelle a besoin de se connaître et de se reconnaître pour grandir en paix. L'ère qui s'annonce vivra ce moment tragique. La dépouille des idées, des valeurs et des croyances devient oripeau insupportable au sapiens novus.
La corruption du langage suit la corruption du pouvoir, salissant la mémoire sanctuaire. L'être de passion traverse en se bousculant les positions en place, se frayant un chemin dans la respiration. Il déroute, il désoriente, va son chemin vers sa vérité. Son rire intérieur est peuplé de bonheur. Il faut reconnaître qu'il reboise l'âme humaine et la peuple de riantes clairières. Comme le sculpteur, il atteint le modelé. Sa source remplit sa gourde mentale. L'autre et le moi, c'est pour lui la vérité véritable et le changement.
La pyramide hiérarchique de l'ancienne société va s'écrouler, se briser en une multitude de morceaux informes. Les organes inutiles ne donnent que des orgasmes atrophiés. À s'affronter dans des combats stériles on ne caresse plus l'amour. Et il en a besoin.
L'individualisme petit-bourgeois s'achève dans l'apothéose bouffonne de l'identique et de l'interchangeable. Il "baise" sans vagin et sans testicule. Il meurt dans la dissimulation et l'hypocrisie ordinaires. L'indifférence héroïque est sa dernière armée de vieux types aux abois. La mémoire balaye ses couloirs, fait la poussière et rajeunit ses casiers. Elle part à grandes enjambées pour la conquête de la nouvelle ère. Sa spirale est ascensionnelle.
L'instinct d'hypocrisie n'est jamais rationnel. Infaillible, l'homme se croit toujours dans un théâtre. Cela doit tenir à sa peur de mourir vrai. C'est une absurdité d'avoir un don de grâce et de ne pas s'en servir. L'homme se mutile de sa vérité au lieu de la vivre comme une réalité à construire dans la liberté. Les bras en écharpe ne permettent pas le mouvement. Incapable de s'analyser, emmuré dans son orgueil, il s'achète un masque au supermarché des illusions. Il se classe dans une classe sociale et triche avec lui-même dans les bordels de la cosmopolite environnante, en bon père de famille, spécialiste en escapade individuelle. C'est toujours en fonction de la respiration que se déplacent le corps et la pensée : la sexualité n'est qu'un prétexte à être.
L'homme moderne souffre du refus de prendre conscience de son autonomie. L'effort pour être lui fait peur, la merveilleuse maîtrise de soi n'acceptant aucune faiblesse. Le paralytique prétend son immobilité choisie. En fait, il la subit, il ne tient qu'à lui d la remanier pour revenir au mouvement. L'homme moderne subit un sort semblable hors de la prise de conscience de soi, c'est un paralysé. Ses actions sont pensées par les possesseurs de pouvoir et cela le sécurise.