Le genre humain commence à chaque instant. L'histoire des temps futurs ne s'inscrit pas
selon quelques lois d'évolution, sur un parchemin qui n'aurait plus qu'à se dérouler. Les imprévisibles décisions prises différemment par les générations nouvelles en modifieront le cours dans un
sens constructif ou destructeur.
L'épanouissement des forces créatrices dépend de la valeur éducatrice de la génération d'aujourd'hui sur celle de demain. L'enfant de l'homme veut faire quelque chose. Ce n'est pas chez lui
simple plaisir de voir naître une nouvelle forme, l'enfant désire la création pour participer au devenir des choses. Il veut apprendre à être.
Il est important de reconnaître cet instinct créateur dès le plus jeune âge et d'en assurer l'autonomie. La psychologie moderne dans sa forme réductionniste tend à limiter l'âme humaine à la libido. Heureusement, l'âme va bien au-delà du désir de se faire valoir. En face de ces théories de l'appauvrissement psychique, existe une polyphonie fondamentale de l'homme créateur. Le geste pur n'accapare plus tel ou tel aspect de la nature humaine, mais les englobe tous.
Si l'éducation, au lieu d'être un moule répétitif et reproducteur d'un type agréé par la production d'une économie, devenait ce coeur libre de battre diversement, alors au lieu d'être entouré de créatures rabougries condamnées à rester toute leur vie en friche, on aurait à fréquenter des êtres humains libres de leurs mouvements, adonnés à la joie de l'oeuvre, malléables en eux mêmes, capables de façonner dans la diversité de la matière et de l'esprit, sachant inventer, découvrir et chanter d'un élan sauvage et magnifique. Leur pureté et leur tendresse, leur pouvoir d'amour inventera l'avenir.
La force est au centre de la personne. Elle part d'elle, elle s'informe à la matière. Voilà l'oeuvre en route. Tant qu'il est à l'oeuvre, l'homme a une âme sortant de lui, avec elle, il se pose à la face du monde. Cet instinct a quelque chose de plus grand que les pouvoirs.
La libération des forces créatrices qu'il s'agit de faire épanouir représente la spontanéité de l'homme, spontanéité juvénile en aucun cas à opprimer. Le monde engendre dans l'individu la personne. C'est donc le monde en son entier, mémorisé depuis le premier homme, qui constitue le grenier à subsistances des imaginations nouvelles. Notre route se construit à force de pertes qui se muent en gains. La mémoire l'atteste.
La liberté d'épanouissement, notre possibilité de devenir, ne signifie nullement notre devenir lui-même. La liberté s'obtient en rentrant en relation par les mots. Dès que la parole nous parvient et que la réponse sort de notre bouche, la vie devient réalité.
Au siècle en décomposition, il faut répondre haut et fort par un acte de foi en la vie. Les personnalités de pouvoirs, tant louées et médaillées, servent de simulacres, usurpent les honneurs et les gains sans mérite. Quant à ceux qui portent le deuil des formes périmées du passé et mettent leur zèle à les restaurer, ils sont dépassés. N'ont d'importance que les personnes, aussi peu considérées qu'elles soient, qui loin du bruit, dans le calme laborieux des laboratoires créatifs de l'avenir, répandent et inventent la substance vivante d'un monde en perpétuation. Là, se forge sur l'enclume encore chaude du martelage présent, des marquages du passé, la véritable autonomie de l'homme vivant dans l'avenir, là seulement est le fruit de la liberté sans trahison mais en responsabilité.
Quand toutes les figures se seront brisées, que les pantins remplaceront les gens solides,
les idoles, les Dieux, l’Olympe, ne seront plus que le champ de foire d'empoigne d'une compétition démente et forcenée.
En ce moment, on bâtit un monde de tigres de papier. L'homme est fait de chair et de sang, sa réponse est ailleurs, auprès des Elohims (Dieux).
Tout individu est une mine de richesses, porteur d'une histoire particulière. L'expérience de chacun représente la création d'une vie personnelle. Comprendre qu'il n'y a pas d'espoir sans détermination à changer les choses en profondeur. Évidemment, aimer les gens est plus vite dit que fait. Quand il y a de la haine, quelque chose ne va pas, chercher quoi devient indispensable.
La liberté ne consiste pas à faire ce qu'on veut, mais à bien faire ce qu'on sent vivant. Refuser de s'intégrer à la vie est un suicide. C'est en comprenant la façon dont évoluent les choses qu'on trouve sa liberté plénière.
Parler, exprimer sa propre vie, c'est dire, c'est analyser, c'est critiquer, estimer sa vie
et celle des autres, la découvrir dans une conversation devenue vraie, à coeur, hors des masques.
Chaque fois qu'on trace une ligne, on modifie le monde, chaque fois qu'on prononce un mot, on provoque une interrogation. Il y avait du bruit dans le monde avant que nous donnions de la voix,
avant que la foule vive ses criailleries.
Question aux voix ! Qui a crié le premier mot ? Plusieurs d'entre nous sûrement, tout le monde a entendu. Ils jaillirent les mots, les uns après les autres, sans discontinuer. Quel enfer serait une vie sans voix, même si trop de bruit mène à la guerre. Le mot "fléau de balance" forme un dualisme quand il est assujetti à un pouvoir. Parfois il indique un sens, parfois, il en désigne un autre, parfois, il indexe l'espace des sens en une possibilité ouverte de dialogue. Il a la force d'une machine broyeuse dans la bouche des hommes. Il est sorti en tragédie de l'angoisse existentielle pour rentrer dans la comédie du pouvoir. Il obéit pour commander. Il doute hyperboliquement. Il se retourne brusquement. Il convertit et amnistie. La totalité de ses couleurs composent sa blancheur et sa noirceur.
Le mot est ici et maintenant, là-bas et ailleurs et plus tard. Présent au temps, absent dans la durée. Il projette et annule, donne une histoire au passé, du sel au présent et du rêve à l'avenir. Il météorise la pensée, écoute sa rumeur. Il revient de la procession, s'inscrit au meeting politique, sort en rumeur, en plainte, en complainte, en rire, en pleurs ou en hurlements. La vérité n'est jamais qu'une stabilité parmi les changements. Les valeurs buissonnent grâce aux mots qu'elles reflètent. L'histoire est une suite analytique issue des mots, le mouvement en aval et en amont que lui donnent les mots la rend réelle. Il est l'inexpiable noeud de toutes les valeurs. Le possible est le présent pur avant que le temps ne passe dessus pour le mettre en mémoire.
Dans ces jeux et dans la lumière, le mot est "Roi Pele". Il est double en opposition, le prétoire et le combat requièrent deux parties. Le renard est policier. Le mot court-circuite, foudroyant, la plainte agaçante du faible. Il quitte aussi le site des hommes pour l'espace des Dieux. Comme un fleuve, il coule là où il trouve sa pente. Cactus en colère, orchidée à ses heures, le sacré le recouvre, l'asile le protège. L'eau ne le reçoit pas, elle a sa propre mémoire. Le mot est matière à union et à controverse. Il repose dans le présent perpétuel, pour lui l'histoire vient de commencer.
Le mot est avant les codes, il est signe en dynamique d'équilibre, en même temps qu'une abstraction très simple. Il rit en catimini, vibre dans le possible. Paranoïaque à ses heures, schizophrène en permanence, il n'aurait pas d'avenir sans nos cordes vocales. Grâce à lui, la chose tombe, coule de ma pensée au cerveau vigoureux. Il tient l'ensemble des rôles, voleur volé, menteur trompé, suppliant supplié, écoutant écouté. Matrice virginale à capacité de maternités, sa clameur a parfois l'accouchement difficile, ni allié, ni rival, ni ami, ni ennemi, il est libre jusqu'à ce qu'il accouche. Tout le possible est là impliqué, tout le possible est là dans son dire virtuel. Sa décision tranche, déchire, coupe et tergiverse, hésite et balbutie. Le son déterminé nous accompagne sans cesse. L'hésitation fait foisonner les bifurcations en un fleuve de branches aux multiples infinités. Ainsi, par la parole dite, on le fait toucher son incarnation dans le déboulé de la phrase qui grandit, forme souche et préfigure la forme où notre vie se sculpte en vécu. Dans les lieux où il n'y a pas eu encore de pensée, il n'y a pas de mots donc pas de vie. Le verbe fait la chair.
Une des clefs de voûte de la compréhension de l'homme réside dans la reconnaissance des synthèses faites à certains moments critiques de l'expérience. En d'autres termes, l'homme apprend à ses dépens ce qui explique sa grande puissance d'adaptation. L'expérience lui apprend à modifier sa perception des choses. Les mots de son vocabulaire s'enrichissent, se densifient et le savoir puisé dans la mémoire collective se réoriente dans une nouvelle création. L'homme a besoin des messages du corps pour transmuter sa vie en esprit.
La plupart de nos idées ne sont pas neuves. Les investigations relatives aux informations
prélevées dans la mémoire du temps doivent être sérieusement repensées ou abandonnées. Nous réinventons toujours un vocabulaire de réactualisation, nous créons des mots nouveaux intégrant la
compréhension des phénomènes nouveaux découverts par nos recherches. Les différences séparant les individus viennent souvent de la valeur intrinsèque accordée aux mots par chacun.
Il y a une vision des mots, il y a un toucher du langage, il y a un odorat du verbe. La parole est bien plus que la parole, la parole est l'expression de la sensibilité de celui ou celle qui la
prononce. Il n'est pas nécessaire de nous attarder plus longuement sur ces faits. L'homme met tout en oeuvre en lui quand il agit, il s'implique en totalité. C'est, en effet, dans la faculté de
dégager et de caractériser les variantes fondamentales de l'expérience sensible que réside le pouvoir propre de l'homme. Ce contexte seulement lui permet de devenir un artiste de sa
vie.
L'art est une communication particulière avec soi comme les mots sont une conversation
spatiale avec la différence que nous découvrons dans l'expérience de la communication perçue dans sa totalité.
L'âme du modèle, paysage, portrait, nu ou abstraction, transgresse le moyen technique. La glaise du sculpteur parle, le marbre s'exprime, la symphonie vit, le son vibre...
La vie rentre en conversation avec la VIE. La distance intime permet les mots beauté, force, sexualité, tendresse, sensualité, amour. Le mot est à sa richesse au même titre que la couleur. Une
des fonctions majeures de l'artiste est de relier le profane et le sacré, en permettant aux hommes du commun de relier leur histoire au sens pur de l'universelle
création.
L'homme moderne vit comme un robot mu par une série d'activités de consommation. La richesse de ses mots, c'est dans les formulations publicitaires qu'il la trouve. Il ne connaît rien des multiples mondes sensoriels de ses ancêtres. L'artificialité de sa vie va jusqu'à le désodoriser. Il passe en globe-trotter devant les archives du passé, entre deux avions Paris - Le Caire emportant dans son crâne délité des impressions diffuses porteuses de jugements verbaux hâtifs : "Les Arabes sont sales et fainéants", "Les Noirs sans imagination", "Les Chinois silencieux" ou "Les Tahitiens indolents".
Rentré dans son univers industrieux, l'homme interprète avec des formules péremptoires les valeurs des civilisations autres que la sienne.
Un fait-divers récent et amusant va illustrer ma pensée : récemment, deux jeunes sociologues camerounais ont investi un petit village de la "France profonde" à des fins d'études sur notre "zoo humain". Eux qui parlaient un français impeccable, instruits dans nos universités, je me demande ce qu'ils ont pu penser en interrogeant une brave famille Dupont au café du Commerce ou à la ferme du Bois Joli. Qu'en ont-ils conclu sur notre façon de parler le français ?
Essayons donc de dépasser les vieux clichés démodés de mots incultes couvrant nos jugements hâtifs et ouvrons notre pensée à une étude sérieuse de nos qualités et de nos défauts, afin de ne pas conclure trop vite à une supériorité raciale que rien n'établit réellement. Sans l'algèbre des Arabes, la philosophie des Grecs et la finesse d'esprit des Asiatiques, le monde des Occidentaux serait pauvre et grossier. Nous n'avons pas l'apanage des civilisations arrivées. La nôtre est mercantile, souvent arrogante, trop sûre d'elle-même.
Pour comprendre l'homme, il est nécessaire d'avoir une notion claire de ses systèmes de réception et de la façon dont la culture transforme l'information que ceux-ci fournissent. L'appareil sensoriel de chacun est le siège de son interprétation des événements, d'où la grande difficulté dialogique entre les êtres. Les facultés de compréhension ne s'arborisent harmonieusement que lorsque est atteint un certain seuil d'ouverture et de savoir connaissant. L'expérience passe au peigne fin de notre sensibilité tous les instants vécus de notre vie. Cependant, sans un certain élargissement des vues par intelligence, les faits ne peuvent pas être connus dans leur réalité. La quantité et la qualité de réception du système nerveux central dépendent de sa capacité à apprendre et à enrichir son âge évolutif. Le mot juste, la pensée saine, ne sont que les transmetteurs de la bonne intégration de la réalité.
Pour bien se parler, les conditions de l'échange doivent être judicieusement formulées et l'espace, la distance des voix respectées. La perception de l'espace n'implique pas seulement ce qui peut être perçu mais aussi ce qui peut être éliminé. Il faut apprendre cela dès l'enfance dans la malléabilité d'un cerveau jeune au risque de rentrer tôt ou tard dans l'isolement ou la vulnérabilité, avec perturbation des possibilités d'un échange vivant.
Le retour en force du sensible et de sa captation sensualisée est primordial à la
restructuration de l'intelligence dans une vérité autrement plus vivante que celle des continuums pédants des intelligentsias fermées dans un sectarisme élitiste. Véritable javellisation de
l'esprit, ces artificialités verbales mènent au conformisme broyeur de créativité.
L'homme et ses extensions ne sont qu'un seul et même système. L'homme est bien plus que son aspect extérieur. L'incapacité à saisir l'importance et la profondeur des liens qui unissent l'homme à
son environnement conduit à des erreurs tragiques. L'investigation du champ complexe, multidimensionnel de l'homme, demande une très grande humilité de rapports. Les illusions sont d'autant plus
dangereuses qu'elles se parent d'une fausse apparence.
L'homme occidental s'est retranché de la nature et par conséquent du monde animal. Nous voyons aujourd'hui les méfaits de cette erreur de jugement. Les mots ne suffisent plus à conjurer la crise que nous vivons. Il va nous falloir découvrir un autre langage et une nouvelle approche culturelle. Ce sera le rôle du langage dans sa perspective d'approche vivante de la connaissance qui n'est autre que l'imbrication dans l'universel. Les voix et les corps bougent au sein de ce qui se donne dans un effort constant d'accrochage à la sensibilité humaine. La magie agit à proximité des sens, en naissant à la vie perpétuelle.
L'intelligentsia est une prothèse illusionniste grossière, elle ne hisse pas le niveau du peuple à sa meilleure expressivité. Son rôle est pourtant primordial, elle est investie d'une mission sacrée, celle d'augmenter le niveau de réflexion et d'intégration psychique des progrès réalisés dans les laboratoires du futur. On est dans ce cas de figure très loin des snobismes de salon perpétués par ce siècle en rupture d'intelligence pragmatique.
Faites attention ! Les pourvoyeurs de pouvoirs surannés, les digues que vous avez construites pour protéger vos privilèges cèdent sous le poids de vos iniquités et la poussée des injustices. Vous n'avez pas su ou pas voulu éduquer le peuple, trop sécurisés dans vos cercles fermés.
En dépit des murs de sa prison, le peuple, par l'influence des mots produits par les mass média, accède à une culture de masse. Enfermée par la porte, elle sort par la fenêtre. Le monde, les hommes, les âmes, le droit, la justice, la liberté, en un mot tout ce qui est mouvement dans l'humaine nature reprend sa mobilité et retourne vers elle comme à sa source. La paix est menacée dans le vide lourd du monde actuel qui craque sous vos pas. Le drame emportera tout sur son passage y compris l'élite : Il n'y a pas d'échappatoire à la bombe à neutrons si ce n'est de se savoir libre d'inverser le sens de l'histoire par des actes et des mots nouveaux.
Sans une réelle concentration sur l'amour, dans toutes ses phases expansives, nous ne pouvons guère espérer sauver la terre et ses créatures du désastre écologique et politique. Des forces insensées de haines et de violences travaillent puissamment à sa destruction. Nous n'avons plus que peu de temps pour les arrêter. Un changement radical d'estimation des valeurs est indispensable. Cet investissement dans un autre développement de l'homme pourrait être le prélude d'un nouvel échange alimenté par des mots du troisième type, langage d'approche cosmique et interplanétaire. Ce langage dépassera l'effet mécanique en devenant cybernétique. Les objets se banaliseront au niveau de l'utilitaire et la nouvelle culture deviendra école d'art et de loisirs dans une atmosphère plus édifiante pour l'âme et le corps.
De nos jours, nous laissons trop tenter par la facilité de duplication, de schémas de vie simplificateurs. L'oeuvre nécessite une synthèse plus formelle, l'unité dont elle est en quête n'aura rien à voir avec la polycopie des modèles exploités par les systèmes marchands. La maturité est la condition primordiale de toute prise de conscience d'unicité. Un abandon aux exigences des économies est une démission plus ou moins voilée. Toutes les cultures sont ma culture. Dans un effort de vérité, je me retrouve présent aux hommes : je suis Hindou, Papou, Américain, Russe, Européen, Africain, Cubain, Espagnol, Mongol, Chinois, Japonais et Esquimau, Juif et Arabe. Ma nation est le monde, ensemble, nous sommes habillés de chair et d'os, mon sang, mon cerveau et mes nerfs ne sont en rien différents des autres hommes, quelle que soit la couleur de peau.
Nous sommes à la veille d'un âge nouveau. Une trajectoire plus haute de la vie nous est
proposée. Aujourd'hui, l'homme embrasse les étoiles et pénètre le secret intime de la cellule vivante. Son regard scintille de curiosités multipliées et de peurs incontrôlées. À chaque instant,
la complexité du vivant lui propose un émerveillement. Les vitesses sont abolies. Ses engins percent le temps des galaxies et renvoient des images étonnantes. L'intelligence décuple les
possibilités d'un dialogue à l'universel. Un changement fondamental s'opère sous nos yeux ébahis, et c'est une chance d'avoir vingt ans à l'avènement de l'aventure la plus fantastique de l'homme
! Quelle joie, quel enthousiasme, quel rêve, quelle vie passionnante est ouverte devant chacun de nous, si nous répondons à la création.
Une dialectique de la polarité, laquelle est porteuse d'unité et de diversité, reste à définir dans le cadre d'une différenciation des modèles de vie actuelle. Elle paraît devoir imposer un
changement de langage. Il y a aujourd'hui dans l'humanité, des forces qui s'opposent à la stérilité et au danger d'une culture de masse anonyme quantitative. Une conscience croissante apparaît
dans les couches profondes de la société humaine, entamant un processus créatif nouveau, irréversible, quoique fragile.
Cette réorientation radicale suivra les effets de l'intelligence scientifique, grâce à
l'accélération automatique des processus de découvertes. Un progrès en continu semble possible, dans la mesure où l'erreur fatale ne serait pas commise, qui détruirait l'acquis des siècles
passés.
Nous vivons tous dans l'immédiateté de nos actions, pour la plupart sans prospective ni perspective. N'est pas plus aveugle qui ne veut voir, plus sourd qui ne veut pas entendre. Nous préparons
par nos manques de réflexion sérieuse, une génération montante de chômeurs patentés et de bricoleurs du "marchandising". Par faute de mots cohérents et de langage analysé, l'instruction, dans les
écoles à bachotage stérile, prépare la paupérisation des masses dans un prolétariat compensé d'assistance tuant toute jeunesse d'esprit.
Au lieu d'ouvrir les voies nouvelles de la découverte et de l'imagination, bases
indispensables à la créativité, on perpétue les modèles de papa quand ce n'est pas de grand-papa.
On prépare ainsi toute une jeunesse à une grande désillusion à trente ans. Dès à présent, sourd, aveugle aux mouvements chaotiques du monde, notre entendement devient désert de
dunes.
Les hommes sont enfermés dans leurs contradictions. La civilisation a provoqué chez eux la mise en parallèle de la vie avec la propriété et le pouvoir. L'homme est coincé entre ces deux forces agissantes. L'homme civilisé a perdu l'accord amical de la vie de village. Il est plus adroit, plus industrieux, plus sûr de lui en apparence. La vie au travail de l'homme industriel est contraignante si la condition de son progrès matériel est un flot de nuisances opposables aux bienfaits de l'accumulation d'objets pratiques qui l'entourent.