Au Flipper de la Chance d’Être Un Homme (1982)
Toute connaissance est limitée, toute information est partielle. Toute décision est donc un pari. L’avenir est incertain. Face à une situation donnée, il nous est, en général, impossible d’annoncer avec certitude l’événement qui va se produirre. Tout au plus sommes-nous capables d’énumérer quelques solutions parmi les possibles.
La seule attitude cohérente avec l’imperfection de notre information est d’évoquer l’avenir en énumérant les possibles (lorsqu’ils sont dénombrables), et en nous appliquant à affecter, à chacun, une probabilité, c’est-à-dire un nombre caractéristique de notre confiance, que ce sera plutôt tel possible, et non un autre, qui sera réalisé. C’est, en somme, un raisonnement probalistique de notre choix.
Nommer n’est pas suffisant pour connaître, encore faut-il définir. Comprendre, c’est aussi prendre, s’approprier ; qu’importe, dans ce processus, sa rapidité. Notre esprit est mal entraîné à penser en matière d’interactions et s’efforce de replacer la réalité par des modèles, où les diverses causes agissent indépendament. La paresse la plus courante ne consiste pas à refuser de travailler, mais à refuser de faire appel à notre imagination pour répondre aux questions qui nous sont posées. Par paresse, nous attendons de la science qu’elle résolve toutes les questions sur lesquelles nous butons. Nous détestons le jogging intellectuel.
D’un petit homme … faire un Homme ; d’un individu né des processus biologiques de rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovule, faire un être qui occupe une place unique dans le flot de l’aventure humaine… Enjeu promordial, débat d’importance. « Si vous voulez éviter la révolution, faîtes-la ! », disait Rivarol au Prince.
Ma Révolution Intime, je l’ai faite, et je la fais, à chaque instant de ma vie. Au flipper de la Chance, j’ai gagné une seule fois : la partie importante, celle de la considétation de soi. Et qu’on n’aille pas me dire que c’est là de l’orgueil ! Car, sans cette considération, un homme n’existe pas, n’a pas de consistance, n’a pas de squelette, n’a pas de forme … La connaissance de soi, du réel de sa vie, est le seul et unique enrichissement que l’on peut offrir au monde. Au flipper de la Chance, j’ai acquis, par mon courage, le droit de vivre ; par ma recherche intime et mon cheminement patient, le droit d’être un Homme, dans le profond respect du Vivant. En cela, et en cela seulement, ma vie est vécue comme une plénitude, comme une réalité saine et sereine.
J’ai pris le chemin de traverse, cette route particulière plus courte que le grand chemin, menant à un lieu plus poétique auquel le grand chemin ne mène pas. Je demeure à travers le devenir de tout. Pour moi, quelque part ne veut rien dire du tout. La recherche d’une nouvelle forme plus jeune, donc plus vivante, est toujours en moi et s’impose dans les moments où je suis plus réceptif, le moment privilégié où je suis l’amant de la Vie. Et comme disait J.P. Sartre, « Ma folie m’a protégé dès le premier jour … des séductions de l’élite … Jamais je me suis cru propriétaire d’un talent … Je suis un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui … »
Ma vérité est passée près de moi, je me suis retourné sur son passage. La vérité, la justice, à la rencontre du premier venu ! Quelle chance ! Le réel est hors mesure, toujours quelque chose manque à mon image. Alors, patiement, je recherche ma vision intérieure des choses et des êtres pour une plus grande intimité. C’est plein et vide, et cela s’emboîte, une vie ! Sous les mains du sculpteur, à condition d’enlever le trop des matières qui l’encombrent et des espacements qui la désertifient. Se débarasser des surplus, pour être plus léger, pour entreprendre le beau voyage qui mène à l’illumination de sa propre nature.
Rien n’est déterminé, tout est indéterminé. Chaque jour, tout commence, pour moi, comme au premier jour du monde. Ma musique s’ouvre à la jouissance. Du ciel qui se souvient, l’orchestre des anges m’accompagne. Dès lors, l’univers se met en symphonie fantastique pour accueillir mon chant et jouer de ma création, dans l’architecture du monde. Et cela ne s’appelle plus le hasard, mais le destin privilégié d’un homme qui est sûr et heureux de sa nécessité.
TOUTE JOIE ASPIRE A L’ETERNITE
VEUT PROFONDEMENT, TOTALEMENT, L’ETERNITE
Nietzche, Ainsi Parlait Zarathoustra