La Scène et les Acteurs (1982)

Publié le par Djilali Jamaï


J’ai, en impresario de ma vie, une conception scénique en hiérarchie ouverte, sans dichotomie entre l’esprit et la matière. La conscience d’un cheminement est affaire de degrés. Ce sont les états de conscience qui déterminent l’éclairage, plus ou moins brillant, de la scène du déroulement d’une vie. Nous sommes tous acteurs, à des degrés d’éveil différents qui vont de l’automate aux jeux télécommandés à l’intoxiqué de la paranoïa, en passant au fatigué à moindres efforts jusqu’à l’éveillé libéré. La qualité décroît en proportion de la formation d’habitudes rédhibitores. L’activité machinale s’accompagne de baisse de tension lumineuse de l’esprit. Tant que je fais un choix personnel de mon jeu de scène, je reste un acteur vivant la pièce, en l’occurrence, ma vie.

"Quand il dirige ses regards vers le haut ou vers l’intérieur, tout homme a le sentiment qu’il y a en lui une unité de sa personnalité qui contrôle sa pensée et dirige le projecteur de son attention", disiat Penfield. Alors, de lui se dégage un sentiment de totalité, le moi comme totalité intégrée. Un homme, digne du nom d’Homme ; une femme, digne du nom de Femme, ne peuvent vivre sans croire, implicitement, à la responsabilité personnelle, celle qui suppose que l’on choisit.

Les émotions d’affirmation de soi (agresso-défensives) sont des faiblesses de la conscience. Les sentis profonds n’ont pas besoin de cette prise de pouvoir. Ils créent un sentiment océanique qui élargit l’être qui les possède. La paix dépasse l’entendement. Pour l’homme intelligent, tout s’éclaire des reflets de l’infini. Il est hors de la scène : acteur, créateur, spectateur, en une seule personne. L’arbre symbolise l’ordre hiérarchique, dans l’apparence d’une liberté en désordre vivant. Ses branches sont libres de suivre la lumière et de changer de direction, d’éclater leurs bourgeons, promesses de vie future, mais conservent toujours la structure stable de l’arbre, nourri de diversité. Structurellement, comme l’arbre, l’organisme adulte est une hiérarchie de parties imbriquées. Ma pensée en est la plus haute manifestation. Au nom de la liberté, j’interdis à quiconque de la diriger pour moi. C’est probablement le seul domaine de mon océanique vitalité qui m’appartient totalement. Je ne donne jamais procuration pour elle.

"Nous sommes tous dans la rivière, mais certains d’entre nous regardent les étoiles", disait Oscar Wilde. Alors, je suis de ceux qui, justement, regardent vers la lumière. Je veux sublimer ma vie, non la canaliser pour quelque noyade. La vie m’a donné des défis à relever, c’est probablement une manière de me tester. Je ne répondrai pas par une hypocrisie. La regression au service du moi ne m’interesse pas, je lui préfère la capacité de choisir le terrain de mon combat. Les rideaux de fer deviennent poreux aujourd’hui. Ne pas mourir ici, enragé, comme un rat empoisonné dans son trou, devient le cri des hommes d enotre temps. Les acteurs que nous sommes descendent de plus en plus dans la salle de spectacle. Ils n’acceptent plus qu’on leur fasse jouer la pièce qu’ils n’ont pas choisie. Il y a, dans cette attitude, une promesse de régénération. Dans ce changement fondamental, il faut peut-être voir un réveil de l’homme qui décide, enfin, de prendre sa destinée en main. Aurons-nous, comme le disait Swift, "juste assez de foi pour nous faire haïr notrre prochain, mais pas assez pour le faire aimer…", ou enfin capables de défier notre maladie mentale d’égoïstes, sortirons-nous, enfin, de notre prison pour conquérir l’amour, le droit de vivre sans nous noyer dans la rivière en regardant les étoiles ? Dieu a décroché son téléphone, la ligne semble coupée, il est déjà peut-être trop tard pour réparer, homo maniacus … Presse le pas, prends tes outils, la nature, dans sa sagesse, nous laisse à nos propres forces.

La liberté heureuse, c’est de décider ! 
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