3 - La Béguine des "Gogos" - 3.1 Apathie et Appétit

Publié le par Djilali Jamaï

 

Il est des époques qui vivent dans l'effervescence d'une évanescence sans fin. Délictueuse folie des foules. Foules informes pleines d'impertinences, croyant avoir tous les pouvoirs. Elles se vivent comme dans un Cirque. À peine, nées à un plaisir, elles sautent dans un autre, sans vergogne, sans souci du lendemain, ni de l'avenir. "Gogos" en goguettes, soquettes "Nike" aux pieds, les voilà partis pour l'errance dans les rues et les avenues. Le pantalon tombant en pattes d'éléphant pendant. La chaussure, lacets flottants, le tee-shirt badgé, blasons modes. La lunette "noire Rabanne" en bandoullière. L'écouteur du "walkman", branché sur les oreilles. Le portable dernier cri, couleur mode à l'oreille ou à la ceinture.

Glissement des pieds sur les trottoirs mouillés, vitrines attractives pour les yeux. Le "lambda" balade son ennui dans les boulevards boutiquiers. Chaque époque répète d'une manière lancinante les mêmes gestes, les mêmes angoisses du vivre quotidien stressant. Le propre des spectacles de rues, c'est de voir la foule, déambulante, perdre son âme d'une manière aphasique, fatiguée de se rendre en des lieux, communs à tous. Propulsion de compulsion collective, sans joie. Quand on regarde les visages ridifiés par l'obsession du temps qui passe. L'adepte de ces lieux s'agrège à la foule comme les abeilles à la ruche, ou les fourmis dans ses galeries. D'ailleurs, ne dit-on pas "galerie marchande" ? Cette force mystérieuse agglutinée prend soin de serrer ses membres, les uns contre les autres, pour mieux les broyer dans sa toile. La spirale des foules en marche, c'est l'arabesque de l'agglutinement concentrationnaire. Plus on est nombreux, plus on s'oublie, plus on est rassuré, plus on se sent en sécurité. Ce qui particularise fait peur aux braves gens, comme le visage de l'étranger. Nous courons d'une artère à l'autre, comme des pantins sortis de je ne sais quelle boite de Pandore. Sans visionner réellement les lieux que l'on traverse. Foule apathique on est, foule en foule on se défoule. En fausse union, en pointillé. Mouvements grouillants désordonnés. Frottements de corps. Le regard fixe, attentionné à ne pas se faire piquer son sac. Individualité noyée dans la masse informe de la foule. Apathie des comportements dans l’apeurement du voisinage.

Nous voyons se dessiner une foule innombrable d'hommes et de femmes semblables à un troupeau. Ils tournent ensemble, sans repos et sans repères sur eux-mêmes pour se procurer des petits plaisirs mesquins. Ils en emplissent leurs "caddies" plus que leurs âmes et leurs esprits. Chacun, ensuite, se retire dans sa niche, à l'écart des autres, pris ou sentis comme étrangers à leur destinée personnelle. Nous assistons, ainsi, à un nivellement par la base. À un despotisme de la matière, un despotisme publicitaire qui configure bien l'ère des masses. C'est un retrait du sens dans la maturation et la liberté de penser des peuples soumis à la marchandise. C'est toute la société qui en pâtit, de plein fouet, sans sourcillier. La science s'étant mise, au service du merchandising, elle ne remplit plus son rôle majeur, celui d'élever les esprits. Elle s'est mise au service de la destructuration des sociètés. Elle n'a pas su servir la noble évolution psychique des hommes, même si elle les soigne mieux, médicalement. La mondialisation sauvage prépare ses nouveaux débordements, par une urbanisation pléthorique qui vide les campagnes, et alimente les ghettos urbains, dans des villes ingouvernables. La violence et la misère s'accentuent, ainsi, partout dans le Monde.

Comme je me sens bien en toi " Foule ". Tu me rassures. Je ne suis plus tout seul. Les autres m'entourent. Ils me font écran. Ils me gènent et me réconfortent en même temps. Leur proximité m'est lourde mais en même temps sécurisante.L'être ensemble, fonctionne comme un rouleau compresseur. Il lamine les particularismes. Cette autonomisation du groupe m'est une sauvegarde indispensable à mes peurs. Ma peur de vivre seul est si pesante. Et, pourtant, personne ne me parle vraiment. On se touche. On se cogne, on grogne. On marche les uns derrière les autres. On se bouscule mais l'on est rassuré, confiant. Le troupeau est là. Ou bien, inconscient de soi, on se propulse. Au choix du temps. Dans ce jeu de rôles, personne n'est personne. Tout le monde est tout le monde. Monsieur et Madame "Tout le Monde". La Foule

Après l'apathie vient l'appétit des foules. Comme le "cinétisme de Vassarely ", la foule se met en marche. Traine-savates. Vautreurs de canapés. Beuglants de gouailles. Lézards de bistrots. Détrousseurs de voitures et voyeurs de rues se ruent dans un défoulement collectif, comme, marée sur les plages bondées de nudités. Ils s'engouffrent par paquets sortant du "métro-boulot-dodo", des tramways, des bus. Et ils envahissent les boulevards alentours.

Leurs raisons sont multiples. Défoulements ! Bouillonnements d'envies ! Suiveurs de jupons ! Petits casseurs en mal de rapines. Loubards de stations de métro couvertes de grafittis. Supporters d'équipes de football endiablés. Ces grappes de gens, ces concentrations d'individus, se laissent avaler par la foule anonyme. Les files d'attentes devant les salles de cinéma et les musées permettent des échanges de peau, sporadiques. Les meetings automobiles, les manifestations politiques ou sportives donnent lieu à toutes sortes de débordements. Dans les stades, au cours d'un match, nous voyons la foule des supporters hurler pour chacune des équipes. Jets de bouteilles. Jets de canettes. Jets de détritus ou de pierres s'en suivent. La pression monte comme une déferlante de marée. Difficilement contrôlable. Elle envahit les terrains, casse les clôtures de protections, dévaste les tribunes, en hurlant comme une bande de singes pris de frayeur devant un danger. S'en suivent des bagarres rangées, faisant des blessés et, parfois, des morts. C'est la foule en folie ! Le délire des massifiés.

Les Manifestations populaires de défense des droits acquis tournent au cauchemar, banderolles en plus. Des slogans et des cris partisans s’expriment à pleins poumons. Dans les "Rave-Party",  on s'assemble. On partage, sur fond de musique "Rock" ou autres, le spleen de l'oubli et la drogue. Des expressions intimistes, sexuées, se développent sans contrainte. C'est le défoulement collectif. Soyons, "cool-cool". Au Vel d'Hiv, on va goûter aux joies communautaires des grandes messes de nos vedettes. Adulées par leurs fans sur fond sonore. Les kermesses installent leurs stands attractifs, les fêtes foraines, leurs manèges, les cirques, leurs chapiteaux.Toutes les occasions sont bonnes pour se rencontrer.

Les hommes imitent, en cela, le mimétisme des fourmis, dans un même instinct grégaire de communication... sous pression du désir de sécurisation, faisant oublier, pour un temps, la mauvaise solitude. Peu de gens supportent d’être isolé des autres. L'envie de se sentir protègés, par le groupe, fait oublier notre fragilité. L'instinct de la meute prend le dessus, dès qu'un danger semble se profiler à l'horizon. L'homme n'est-il pas l'animal, le plus fragile de la Création ? Certes, il lui faut un long apprentissage avant de s'individualiser en responsable de son destin. Ses parents mettent des années à le parfaire. Le petit de l'animal, lui, doit trés vite s'inscrire dans sa niche écologique. Le petit de l'homme ne peut pas survivre sans ses pairs.

Dans les "grandes messes médiatiques",  on perd en individuation ce qu'on gagne en protection. Tout en restant un individu. Le solitaire et le solidaire sont deux jumeaux. L'un ne peut survivre sans l'autre. Dans ce jeu commencé depuis le début des temps, l'homme perd en autonomie ce qu'il gagne en sécurisation. L'équilibre cependant est dur à trouver, pour lui, dans ce jeu subtil de l'existence. Il tient à peu de choses que ce frêle équilibre se brise, brusquement. Personne n'est à l'abri de la dislocation du groupe. Les foules sont mouvantes, instables, capricieuses, imprévues, dans leurs brusques évolutions. Une Fête, un rassemblement peut trés bien commencer, d'une façon trés conviviale et, par la déviance de quelques énergumènes, partir dans des dérives dangereuses, conflictuelles. Personne ne peut prévoir ce que sera un rassemblement d'hommes et de femmes. Tous les dérapages sont potentiellement possibles. La psychologie des masses dépasse l'entendement de l'individu. Il y a comme une perte de sens et de respect à disparaitre dans l'agglutinement du nombre. La foule reste la foule. Au-delà des services d'ordre, elle peut brusquement s'enfler et devenir si mobile que rien ne peut l'arrêter. C'est comme une marée montante, déchainée, s'enflant au gré des vents. Elle change de direction. Elle bouscule ses marques. Elle agite le spectre d'un désordre qu'aucun ordre ne peut juguler. La folie s’empare des forces en présence. Les divergences deviennent heurts, coups, puis des horreurs. On se piètine. On s’écrase. On sacrifie tout. On démolit. On arrache. On devient démoniaque, pris de folie. Puis, par je ne sais quelle dépression, tout se calme, s'arrête, se fige, sans que l'on sache pourquoi. La pression sociale s'apaise. La fatigue s'installe. Les passions retombent. Les destructions cessent. La marée humaine, comme hébétée, stoppe sa démence. Elle constate les dégats. Chacun repart dans son trou, comme un animal apeuré.

Par quelle mystification de nous-mêmes, arrivons-nous à cet éclatement populaire ? Par quelles forces mystèrieuses, quelles énergies délirantes, s'engage t'on dans de tels excès ? Nul ne sait réellement d'où viennent ces besoins fous dans les foules ? Ce besoin de se sentir ensemble. Probablement de vieilles peurs ancestrales, venues du fond des âges du début de notre apparition sur Terre. Du temps où nous avions à lutter contre des éléments. Notre faiblesse a fait naître en nous cette violence pour nous adapter aux forces colossales de la Nature. Aussi notre orgueil nous a fait croire que nous pouvons être, maître de nous-mêmes. Il n'en est rien. Nous ne sommes pas la "VIE". Nous sommes de la vie, chargée de survivre comme toutes les créatures vivantes. Il nous faudra apprendre, donc à mieux maîtriser nos cerveaux, pour mieux nous supporter. Respecter notre environnement. Prendre conscience de notre appartenance aux jeux du vivant planétaire. Peut-être ... grandir en Sagesse. Rechercher une meilleure utilisation de notre intelligence. 

L'homme vit en et par ses relations. La proxémie ne doit pas être une lutte contre. Elle doit faire la place aux éléments constitutifs, pour un mieux-vivre ensemble. Réguler nos instincts, les plus vils, ne sera pas facile. C'est par un travail d'éducation, de respect les uns pour les autres que nous arriverons à corriger nos excès. Remplacer la pensée "sauvage" par la pensée réfléchie. L'apathie ou l'appétit des foules doivent être vécue, certes, mais en quittant cette vieille carapace qui nous rend étranger à nous-mêmes. Les "micros-groupes" sont plus facilement gérables que les masses. Les masses débordent toujours de leurs buts. Elles ne sont pas conformes aux jeux imposés par le vivant. La diversité, oui, peut se vivre ! L'amalgame, non ! L'homme vaut à portée de sa voix. Au-delà, il émet du bruit, une cacaphonie. Et, le bruit est le contraire de la communication. Encore moins, à la communion. Nous vivons dans un néo-tribalisme, dans nos cités "mégalopoles" modernes. On ne s'entend plus, quoique branchés les uns aux autres. Jamais on a si mal communiqué entre nous, quand ce siècle de soi-disant "communication".

Nous assistons à l'émergence des réseaux, des petits groupes, des fraternités de quartiers. Groupes éphémères, souvent éffervescents, au sein d'une socièté branchée, internetisée par la massification planétaire. Les foules deviennent des entités fictives qui se font et se défont au gré des évolutions et des mentalités. Nous vivons, un faux village global et la cour de ce village est une foire d'empoigne. C'est peut-être là, la connotation nouvelle de notre "Apathie-Appétit" d'échanger nos impressions dans un "Néo-tribalisme" : un nouveau langage, en naissance de lui-même, mal centré et surtout mal ressenti, par une mauvaise utilisation de ces nobles moyens. C'est le drame de l'apathie des foules, taillables et corvéables à la merci de ceux qui les trompent pour tirer profit de cet abrutissement. L'ignorance et le mimétisme assurant le succès de ce type de rapport humain tronqué.

 

 

 

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