3 - La Béguine des "Gogos" - 3.2 Peurs et Violences
La peur, c'est l'émotion dans le cerveau. La peur est ancienne. Elle est génétique.
Elle est grande. Ce n'est pas une cabriole de l'imagination. C'est une brisure de soi, qui vole aux quatre coins du monde. Personne ne lui échappe. La grande peur, celle qui fait hésiter le coeur, l'immobilise face au danger, nous glace et nous fige. La vaincre est une voie humble, sobre, qui demande patience. Le silence peut cacher la crainte. L'angoisse s'installe furtivement. L'inquiètude se diffuse dans le corps, sur le visage tendu, ridé de craintes.
Le vrai problème de la peur, c'est son débordement. Elle paralyse l'action, aveugle l'entendement. Le "moi" en danger s'affole devant l'ignorance de la vraie situation. Le réflexe fou des cellules nerveuses dérive. Un subconscient de terreur envahit le conscient. C'est le court-circuit de la lucidité. Autrui devenu insupportable pour l’univers de notre petit moi. Lucidité perdue. Chacun projette ses tensions sur le monde, chacun projette ses peurs sur les autres. La bêtise, sinon la bestialité s'empare de nous. Nous répondons par une violence à la peur, dans une pensée déchiquetée. La peur ne se raisonne pas. Elle s'installe comme un voleur en nous. Elle ne vient pas du raisonnement. Elle obscurcit tout ce qu'elle envenime. La peur est l'exaspération du doute. Les causes de la fuite et de l'agressivité viennent des peurs non jugulées. Sous le danger de la frustration, on répond par ces deux moyens. Donc, peurs et violences sont liées. Ne touche pas à mon territoire où je t'agresse. Tu violes mon terrain, j'ai peur, je fuis. Quand je ne peux pas fuir, je t'attaque par peur. Tu deviens mon ennemi.
Tout devient menaces, actuellement comme hier. Quand on est dans sa voiture, on court un certain danger d'accident. La vie industrielle nous agresse constamment. Elle exige de nous des comportements de défense. Les contingences de l'incertitude s'infusent dans le corps social. Peurs du chef, peurs du "mal faire", peur de perdre sa place, peur de ne pas être reconnu à sa juste valeur. Autant de peurs qui s'insinuent en nous, sans arrêt. Nos sociètés sont génératrices de stress. On craint toujours quelque chose. On a l'impression du manque. Parler de la violence est banal de nos jours. De quoi avons-nous peur ? De ce qui nous fait violence. De l'accident banal de santé. Du regard de l'inconnu. Des images de la publicité quand elles sont agressives. De son corps que l’on compare avec les canons de la mode. La violence vient de la conception de dualité et de séparation. On catégorise. Il y a les bons et les méchants, les croyants et les athées. Notre logique est dualiste. Chacun vit dans sa boîte. L'autre est un danger potentiel. Un concurrent possible. Il faut s'en garder. La méfiance est de rigueur.
Un facteur de violence moderne : les mass-media. Elles diffusent de la violence partout. Dans les films, dans les commentaires politiques. Un sujet moyen passe dans son enfance environ quinze mille heures devant la télévision. Du point de vue psychique, les images nous renvoient des peurs et des violences virtuelles, mais néfastes à nos pensées. Des éclairs, des cris, du sang, des fusillades sont diffusés à longueur de temps sur les écrans. La dispersion, le cloisonnement, la succession des informations nous enlèvent toutes possibilités de jugement. Ce besoin de conformisme favorise évidemment la confusion dans les esprits.
La manipulation n'est pas loin. Dépendance, déstabilisation, déception, s'alimentent dans l'incompréhension des différences. Le besoin d'approbation nous fait rentrer dans le cercle de nos égoïsmes les plus pervers. Désensibilisés, dissociés de nous-mêmes et de notre jugement, nous avalons tout, argent comptant. La meilleure façon de se retrouver est de retourner chez soi. Avoir ses propres motivations.
Se promener sur un boulevard, c'est aujourd'hui risquer la bombe. Le kamikase anonyme est peut-être à côté de vous. Dans les magasins, le "casse" est devenu monnaie courante. Braquages à l'arme de pointe, petits loubards voleurs d'étal. Une faune interlope se propulse des banlieues misérables. Ils sont en manque de considération. Travaillés par des intégrismes de tous poils. Les malheureux du Monde déferlent sur les pays plus développés. La prostitution et le racket sont devenus les pôles juteux des "mafias". Les drogues circulent. L'argent sale se blanchit, en silence, dans des organismes complices. Monde de prédominance de l'argent, de la violence urbaine. Ces violences touchent à présent, les villages tranquilles. Aller au restaurant dans une campagne n'est plus une garantie de ne pas se faire voler son véhicule. Une promenade à la campagne et l'on peut vous agresser au moment où vous vous y attendez le moins.
Dans ce monde où l'avoir a pris le dessus sur l'être, toutes les violences sont possibles, pour s'assurer de l'argent. La peur s'est installée en maîtresse dans les esprits. Les campagnes électorales en font leur centre d'intêret. Un autre type de comportement faisant place à plus de justice sociale sera indispensable à mettre sur pied, pour éradiquer ce mal. Il atteint, toutes les sociétés, riches ou pauvres. Ce sont les valeurs marchandes qui apportent les peurs et les violences. L'agressivité compétitive y a sa part de responsabilité. Le public n'évolue pas. Il pense résoudre ce terrible problème par des forces de l'ordre. Celles-ci seront nettement insuffisantes à éradicquer le phénomène. Il prend sa source dans la famille, l'éducation non assurée.
La peur est une agressivité défensive. C'est le moyen physique de répondre à l'anxièté, au risque. C'est l'inhibition de l'action, comme le dit le Professeur Laborit. Comme, il n'y a pas de niveau d'organisation qui puisse survivre seul, il faudra bien comprendre le mécanisme qui perturbe les relations sociales. Tout évenement violent laisse une trace indélibile dans l'esprit de celui ou celle qui la subit. Peu de gens aujourd’hui sont bien dans leur peau. Les drogues calmantes, les psychotropes ne changent rien à l'affaire. Le suicide se banalise. Les jeunes n'ont plus de repères. Les vieux s'enferment en ghettos, armes sous l'oreiller. Les entreprises paient des sociètés de surveillance de leurs entrepôts. Tout agit sur tout. Nous savons que nous vivons dans un espace fou. Nous sommes informés par la presse journalière de ces dérives. Nous vivons des sociètés mortifères. Allons-nous continuer, à vivre ainsi, apeurés, tendus sous toutes menaces venues de l'extérieur ?
Le problème nous concerne tous. Personne n'y échappe. Il nous faut inventer des passerelles de communication vraie. Apprendre à nous connaître. À nous respecter les uns, les autres. À nous écouter. À nous enseigner la tolérance. Ce qui est important, c'est vous. Ce qui est important, c'est moi. Alors ... pas d'autre chemin que de s'entendre. Sortir de nos peurs c'est faire apprentissage de l'autre. Si les peurs disparaîssent, la violence tombera à un niveau supportable. "Gérer les hommes et les sociétés" disait René Girard, "c'est gérer la Violence et le Sacré". Nous sommes des angoissés de la mort. Alors, on cherche tous un palliatif à cette souffrance. Souvent, en imposant notre point de vue, pour prendre le pouvoir sur nous. Le mécanisme de l'action est connu. Les peurs et les violences sont deux antagonismes qui sortent du même lit. Si l’on veut vivre ensemble, il faut se parler. Il faut agir pour plus de justice. Plus de respect.
L'homme a inventé, les mythes, les rites, les totems, les autels, pour faire référence à ses peurs de vivre. Il invoque, il prie les forces cosmiques. Il psalmodie le ciel. Il tremble sur lui-même. Peut-être faut-il qu'il apprenne à s'aimer, avant de vouloir aimer les autres ? Le chemin de réversion des peurs et des violences passe par nous, en propre. Tandis que nous déplorons la flétrissure de nos jours, la vie passe et nous donne des signes. Servons-nous d'eux pour élargir notre compréhension de nos peurs à vivre. La violence n'est qu'une peur retournée sur l'ennemi, l'inconnu. Alors, on veut soumettre l'autre à sa volonté. Soumission du faible. Soumission de l'étranger. Soumission de la femme. Soumission des moyens, de l'argent, pris comme force dominante. Autrui qui peut souverainement me dire "Non" me gêne. Je l'efface par l'épée. Et, après, où cela me mène t'il ?
La mutation ne peut se faire que par l'ouverture d'une dimension nouvelle. Cette dimension a à voir avec le bon sens et le coeur. Ce n'est pas une résistance insurmontable. C'est un travail sur soi, qui détruit les peurs. Alors tombent les violences envers soi-mêmes, absorptions de drogues, tentatives de suicide, automutilations. Violence, insultes, menaces agressions sur les autres s'atténuent. Rackets, coups, sévices sexuels, perdent de leurs attraits. On se calme et l'on vit mieux. Respect des lois ontologiques de base. Respect des lois de son pays. Rien à éliminer : Tout à réinsérer. Cacher nos lèpres derrière les hauts murs de nos prisons carcérales ne résoud qu'une partie du problème de la violence. Le monde est une cage. Il faut apprendre à vivre, ensemble, le mieux possible, sans illusion sur notre nature : elle a peur et elle est violente. Fuite et agréssivité sont ces deux plaies béantes. À nous, de travailler à une meilleure compréhension de ce que nous sommes : des êtres de chair qui n'aiment pas souffrir. Nous aimons jouir.